Vincent Puente

Vincent Puente est un artiste multiple, à la fois auteur et illustrateur, il est surtout inventeur. D’objets (ses livres) et d’histoires (ses expositions). La précision est peut-être son arme : celle du trait dans ses dessins, celle des références historiques, iconographiques dans ses textes. Elle pourrait même parfois nous laisser penser que l’auteur et le sujet sont sérieux si ses vagabondages incessants entre fiction et réalité, ne finissaient souvent par nous plonger dans ce qui pourrait être des contes illustrés pour adultes curieux, des guides imaginaires pour voyageurs de l’âme ou des livres-objets pour collectionneurs esthètes, l’esprit dadaîste de Vincent semblant ne jamais avoir de limites. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est inventé ? Les recherches seraient trop longues pour le savoir, on préfère se laisser emporter d’un univers ou d’une époque à une autre, avec pour seul fil conducteur l’imagination de l’auteur.

Vincent, après nous avoir raconté une Histoire de l’Ombre dans le livre qui vient de paraître aux Editions de la Pionnière, tu nous entraines maintenant pour cette exposition à la Galerie Arthème, dans Une visite au Grand Marquisat de Bad Hanguleim.

Oui, comme je l’indique dans l’introduction du livre qui fait office de catalogue de l’exposition, j’ai découvert le Grand-marquisat de Bad Hanguleim par hasard, à la suite d’un incident de train. Je rentrais à Paris après un séjour à Vienne, mais le train, pour une raison que je continue d’ignorer, a été détourné de sa route juste avant d’arriver à Innsbruck. Après un long moment d’errance, tous les passagers ont été invités à descendre en gare de Bad Hanguleim. L’endroit est perdu au beau milieu des Alpes et ne manque pas de charme, surtout grâce à cette atmosphère particulière qui surprend le voyageur dès les premiers mètres parcourus dans les rues. C’est un sentiment assez indéfinissable que de brusquement douter de l’époque dans laquelle on évolue. A mesure que le regard glisse on hésite entre l’Empire et la République de Weimar avant que certains détails vous ramènent au XXIème siècle. Je suis resté dans cette parenthèse temporelle trois jours, durée bien suffisante pour, comme Hans Castorp dans La Montagne Magique, se sentir à la fois dégagé de toutes contraintes et bel et bien prisonnier en plein air.

Pourquoi de tels sentiments ?

Il y a dans cet endroit une ambivalence que, me semble-t-il, seuls les natifs peuvent supporter à la longue : au temps présent on substitue une volonté de préserver une sorte d’âge d’or dont la place sur une échelle chronologique est difficile à définir. L’ennui c’est que contrairement à ce qu’on croit communément, le passé est toujours à venir et, pour citer Borges, les historiens sont les prophètes du passé. Cette entreprise hasardeuse de préserver ce qui n’existe pas est certainement vouée à l’échec. A plus forte raison si, comme moi pendant mon séjour dans le Grand marquisat, on se trouve dans la position du voyageur qui pénètre par une nuit d’hiver dans une auberge isolée sans savoir à quel jeu on va lui demander de jouer pour écourter la veillée.

Encore une fois tu brouilles tous nos repères et nous promène dans l’espace-temps.

Le Vieux Continent réserve parfois à celui qui se donne la peine de se perdre la possibilité d’apercevoir des ombres projetées qui, comme dans la caverne de Platon, montrent une image possible du monde. Je ressens profondément la charge historique et émotionnelle liée à certains lieux qui ont existé ou qui existent toujours mais dont on ignore aujourd’hui la localisation exacte, comme par exemple la Bialowieza, la grande forêt continentale qui descendait des plaines russes sans discontinuer jusqu’au nord de la France. Elle subsiste encore en Pologne et en Biélorussie. On y chassait encore l’auroch dans les années 30.

Cette visite dans le Grand Marquisat est aussi l’occasion pour nous de découvrir une nouvelle galerie de portraits et de personnages originaux : le Grand marquis Josef V, Fraü Grüber, Horacio Abbaddie, les jardiniers du parc les Pavaneurs, la confrérie des bergers forestiers …

Oui, il s’agit bien de personnages, pour moi, des archétypes, comme dans une pièce de théâtre. Ils portent de vague costumes folkloriques, souvent en rapport avec leur fonction ou leur profession. Des architectes, des jardiniers, des veneurs passent ainsi sur la scène et observent le visiteur égaré dans leur pays.

L’architecture et les jardins semblent tenir une place importante dans le Grand Marquisat.

Oui, pour que les hommes évoluent, il leur faut un décor. A tout prendre, je préfère dessiner des lieux agréables, du moins en apparences. Architectures et jardins sont pour moi sources d’un danger diffus, la promesse d’une catastrophe, l’imminence du déluge en quelque sorte qui ordonne le silence aux oiseaux.

Ton bestiaire aussi évolue au fil du temps, dans le Grand Marquisat il est plutôt majestueux.

J’essaie en effet de dessiner des bêtes plutôt que des animaux. Une manière pour moi de leur conserver leur mystère et leur sauvagerie. C’est une sorte d’exorcisme inversé : cerfs de corail, oies écarlates, dogues polychromes sont partie de mon héraldique intime. Fascination et effroi sont les côtés opposés de la même médaille.

Quel lieu nous conseillerais-tu si nous avons l’occasion de visiter le Grand Marquisat ?

L’endroit le plus étonnant qu’il m’a été donné de voir au Grand Marquisat est certainement le Château des voilages. C’est une sorte de haute tour à la fois massive et élancée que j’ai prise d’abord pour un moulin disproportionné qui s’élève tout au fond des jardins du palais sur une butte artificielle, loin derrière le grand bassin dont elle ponctue la perspective. Toujours en activité de nos jours, cette structure monumentale sert, comme son nom l’indique, à sécher au grand air les tentures, rideaux et tapisseries qui ornent le palais. Elle est actionnée par une grande roue située à l’intérieur dans laquelle on met les chiens de chasse de la grande marquise afin de préserver leur forme physique lorsque la saison de la chasse est achevée. La course des dogues poursuivant un gibier feint entraine la rotation des pales préalablement chargés des voilages à sécher.
Je ne l’ai pas dessiné, trop compliqué.

En Visite

Carnet de Voyage au Grand Marquisat de Bad Hanguleim

Galerie ARTHEME

31 rue de Beaune 75007 Paris