Francesco Balzano

Elu cette année par le magazine AD comme l’un des 100 plus grands designers français, Francesco Balzano a d’abord travaillé auprès de Joseph Dirand avant d’ouvrir son propre studio en 2018 et de commencer à concevoir un mobilier de collection présenté dans différentes galeries d’art et de design en France, en Europe et aux Etats-Unis.

A la même époque, il débute un travail photographique qui ne va plus cesser d’accompagner son travail de création, nourrissant son regard et ses inspirations, car pour lui, l’art est un moyen de voir, une manière d’habiter poétiquement le monde. Né à Paris, où il a grandi, sa culture visuelle est pourtant empreinte des images de Venise, Florence, Rome et Capri, où il passait ses vacances d’été. C’est donc une facette inédite de son travail que nous allons découvrir chez Tourrette, avec l’exposition «Pensieri» qui réunit un ensemble de trente-quatre photographies et une collection de cinq pièces de mobilier résolument contemporaines, illustrant ainsi le lien et la discussion artistique tangible qui s’installe entre les émotions de l’instant et une retranscription volumétrique.

Francesco, c’est la première fois que vous montrez ces photographies réunies sous la forme d’une collection que vous avez appelée « Pensieri » ?

C’est un travail que j’ai initié il y a seulement trois ou quatre ans mais qui ne cesse depuis de nourrir ma création en design. Je voulais absolument le présenter chez Tourrette. Carole Korngold a un univers très singulier qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Mais j’avais très envie de montrer à la fois mes photographies et mon travail de designer, un peu comme un inventaire de mes influences et de mes réalisations, mais aussi un dialogue entre des images qui s’inscrivent dans l’instant et leur retranscription en volume.

Auparavant vous vous « nourrissiez » des photographies d’artistes au langage également très sensible ?

Je dirais que Luigi Ghirri, Paolo Roversi, Sarah Moon, Masao Yamamoto ou François Halard sont un peu mes maîtres en photographie. C’est leur travail qui m’a longtemps nourri et le fait encore.

Que ce soient des nature mortes ou des portraits, “Pensieri” forme un véritable ensemble ?

Toutes ces photographies représentent un travail sur l’instant. Je les ai réalisées entre la France et l’Italie. C’est la lumière sur un objet ou la poésie d’un geste que j’ai voulu capter, car ils sont toujours la trace d’une émotion. J’ai travaillé au Leica, à l’argentique, avec des tirages en chambre noire, à l’ancienne, comme une sorte d’hommage à Henri Cartier-Bresson. Je ne les ai pas recadrées intentionnellement pour que le cadre du négatif soit visible. Dans cet esprit, j’ai aussi choisi un format et un papier qui retranscrivent vraiment ce que je voulais donner à voir.

Dans une nature morte, n’est-ce pas sa propre émotion que le photographe tente de capter ?

C’est un peu la volonté de prolonger un instant, d’en garder une trace significative et intime. Je n’ai pas de règles en ce qui concerne mes sujets, c’est un mélange de beaucoup de choses, des gens, des architectures, des objets, qui, je crois, m’influencent dans mon travail. Ce qui m’intéresse aussi, c’est de créer ensuite un dialogue entre ces images.

Un dialogue que vous initiez avec un accrochage très précis ?

C’est un travail très intuitif mais réfléchi. Une façon presque architecturale de réunir les choses, par blocs, un peu à la manière de Lewis Baltz. J’ai volontairement choisi un encadrement très simple, qui ne prend pas le pas sur les images, pour qu’elles puissent, encore une fois, créer une sorte de dialogue entre elles, une musicalité dans l’espace. Elles font aussi le lien avec mon travail de designer, on y voit des influences et des choses qui me sont chères : l’Italie, l’Antiquité, la Renaissance, la pierre … Ce sont des tirages très académiques qui contrastent avec un design très contemporain.

Car vous avez aussi également créé une collection de mobilier spécialement pour l’exposition et pour Tourrette, comme un écho à cette série de photographies ?

Ces pièces, éditées à  cinq exemplaires exclusivement pour Tourrette, font vraiment partie de la scénographie. Elles sont le lien avec mon travail de designer. Dans cette exposition je voulais montrer le rapport entre toutes les influences qui nourrissent mon travail. J’ai donc créé une collection de  cinq pièces : un banc, un vase, une colonne, une console, un tabouret, fabriqués en résine. C’est une matière très aérienne, presque savonneuse que j’aime beaucoup. Dans un vocabulaire très minimaliste, elles créent un contraste avec les photos qui sont, elles, très académiques. J’avais presque envie que ces pièces s’effacent aux côtés des photographies, qu’elles soient silencieuses, tout en apportant une sorte d’acidité.

Dans vos collections, vous travaillez plus souvent des matières naturelles comme la pierre ou le bois ?

Oui, essentiellement avec des matériaux nobles, qui s’associent si bien avec la pureté des lignes. J’aime le dessin autant que la matière, je dis souvent que je dessine plus avec une gomme qu’avec un crayon, dans la veine d’architectes comme Mies Van Der Rohe.

Pourtant vos créations de designer s’inscrivent tout de même dans un style qui fait référence à l’Italie, avec une forme de richesse dans l’épure ?

Je ne m’en rends pas vraiment compte, mais comme pour mon travail de photographe, mon design est un peu une analogie de mes racines. J’aime le minimalisme mais je n’ai rien contre l’ornement, la pureté des lignes restant pour moi la plus belle des sophistications. Mais je ne suis pas enfermé dans une signature, j’aime l’idée de jouer avec les matières et les formes. Ce qui m’intéresse ce n’est pas la finalité d’un travail mais plutôt le cheminement, l’exploration, l’émotion, le travail avec les artisans d’art aussi. La plupart de mes pièces sont fabriquées par les ateliers Saint-Jacques, qui ne sont pas une entreprise mais une association qui forme de jeunes artisans. Au-delà de leur travail exceptionnel, c’est aussi cette idée de transmission qui me plaît.

Francesco Balzano

Pensieri

à partir du 6 janvier 2023

Tourrette

70 rue de Grenelle 75007 Paris

Victor Cadène

On a tous pu voir ses décors ou ses théâtres miniature dans les vitrines d’Hermès ou de Dyptique, mais aussi les décors qu’il a réalisé pour des expositions dans les galeries germanopratines. Aujourd’hui c’est chez Amélie Maison d’Art que nous retrouvons Victor Cadène, ce jeune homme qui a déjà créé un style que l’on reconnait au premier coup d’œil, joyeux mélange d’inspirations aux époques et aux origines qui n’ont en commun que ses coups de cœur. Pourtant il a la sagesse de ceux qui admettent avoir encore tant de choses à découvrir, de voyages à faire, de gens à rencontrer … et on l’écoute passionnément nous raconter, nous dessiner son univers singulier.

Victor, tu as débuté très jeune comme décorateur ?

Oui c’est vrai, comme scénographe aussi, pour des projets très différents, avec des gens passionnants. Mais je fais de moins en moins de chantiers, en ce moment je privilégie mon travail artistique. Pour moi le travail du décorateur est vraiment un travail psychologique, interpréter les souhaits d’un client pour un projet qu’il aurait pu créer lui-même, en restant fidèle à ses envies, mais en apportant sa propre touche, puisque c’est cela aussi qu’il cherche en faisant appel à un décorateur. Et je suis de plus en plus happé et passionné par mon travail artistique, même si je continue à réaliser quelques décors quand les projets me plaisent.

Décorateur, ensemblier, scénographe, artiste … Comment définis-tu ton travail ?

J’aime profondément les arts décoratifs. Mes références, esthétiques ne sont pas vraiment celles d’aujourd’hui, même si je leur apporte une touche contemporaine. Je suis plutôt nostalgique, enfin pas vraiment nostalgique d’ailleurs, puisque ce sont des périodes que je n’ai pas connues auxquelles je me réfère ! Mais j’aime l’élégance, telle qu’on la considérait lorsqu’elle n’était pas encore devenue une forme de snobisme, quand elle était plus une attitude qu’une posture. J’ai cherché longtemps une définition à ce que je faisais, mais depuis très peu de temps, entre mes illustrations, mes travaux sur le mobilier, mes décors, j’assume d’avoir un travail artistique. Tous ces projets finissent par former un tout.

Avec tes Théâtres de Papier notamment ?

Je n’avais jamais imaginé que ce travail prendrait cette ampleur. Les premiers Théâtres étaient d’ailleurs destinés à des projets de décoration, c’était tellement plus vivant pour présenter mes projets de décor mais cela prenait un temps fou ! Je dessine et je colorie chacun des éléments de mon décor, puis je le découpe, cela me permet de créer des associations dont je n’aurais jamais eu l’idée en me trouvant avec des crayons devant une feuille blanche. Shang Xia, Hermès ou Dyptique m’ont donné la chance de créer des vitrines à Noël et au printemps entièrement fabriquées à la main. Cela a sans doute permis aux gens de voir que mes dessins pouvaient se décliner, qu’ils pouvaient prendre une autre dimension.

Tes sources d’inspirations sont très diverses ?

En général, j’aime les gens qui ont un univers fort. Aujourd’hui je m’inspire peut-être plus de l’art ou de la mode plutôt que de la déco. D’ailleurs, je n’aime pas les clivages entre les différentes formes d’art ou d’artisanat d’art. Il y a quelqu’un par exemple que j’aime beaucoup, parce qu’il réunit tous ces univers, c’est Gert Voojans, le décorateur qui travaille notamment avec Dries Van Noten pour ses boutiques. Ces deux hommes ont, l’un dans la mode, l’autre dans la déco, le talent incroyable de pouvoir créer toutes les associations, même les plus improbables, de les rendre chic, élégantes. Je crois qu’en matière de décor, les années à venir seront celles de tous les possibles, on pourra mélanger tous les styles, les époques, les motifs …

En parlant d’univers forts, lorsque tu travailles pour le Café Royal de Londres ou encore à Marrakech, tu fais en sorte de t’approprier vraiment l’atmosphère de la ville ?

A Londres j’ai dessiné une collection de dessins pour Atelier 27, des Curateurs d’art qui se sont aussi occupés de la décoration du Lutetia. Les dessins sont exposés au Café Royal, dans une ambiance très luxueuse. J’ai aussi travaillé avec eux sur un hôtel à Chypre pour un très joli projet. A Marrakech, c’était une résidence d’artiste dans un lieu sublime, le Riad Jardin Secret, et c’était une très belle expérience. J’ai passé trois semaines dans la Medina et ses alentours. J’ai travaillé des couleurs et des sujets très différents de ceux que j’avais fait jusqu’ici.

Tu sembles apprécier un certain classicisme, même si tu joues beaucoup avec ?

J’aime le classique avec cette sorte de dérision, de rococo qu’on trouve dans l’art nouveau par exemple. Mon premier choc esthétique, je l’ai eu en regardant le film de Luchino Visconti sur Louis II de Bavière, « Ludwig, le Crépuscule des Dieux » : un baroque flamboyant, un mélange d’excentricité, de liberté et d’élégance.

C’est sans doute aussi pour cela que tu aimes tant l’Italie, le mélange des styles, antique, classique et baroque ?

J’ai une passion absolue pour Milan, depuis que je suis tout petit. J’y ai vécu quelques temps, c’est vraiment ma ville de cœur. J’y ai travaillé et réalisé plusieurs projets.

Tu aimes aussi les objets insolites ?

J’aime donner une valeur esthétique à des choses qui n’ont pas forcément de valeur financière. Trouver de la valeur dans de choses simples. Je chine tout le temps. C’est drôle de chercher, de faire des découvertes parfois très inattendues. J’ai des lubies quelquefois, pour un objet ou pour un style, et puis je passe à autre chose, je suis toujours dans la recherche.

Parle-moi de tes projets à venir ?

Le fantasme des gens qui aiment mon travail, c’est de rentrer dans mes Théâtres de papier et j’ai envie d’aller dans ce sens, je ne sais pas encore comment cela pourrait se concrétiser, on verra… Et avoir un lieu, mais un lieu à part, d’échanges, de rencontres, un lieu de fête !

On sent vraiment chez toi l’envie de ne pas cloisonner les choses, d’explorer différents domaines ….

Je veux que mon style se crée bien sûr, petit à petit, mais je n’ai pas envie de m’enfermer. Je suis jeune et il y a tellement de choses qui m’inspirent, j’ai envie de découvrir, d’être ouvert et de me nourrir de tout. J’ai le désir et le temps.

Crédit Photos Eve Campestrini

VictorCadene.com

Laurent Lévêque

Dans la merveilleuse histoire des arts décoratifs, les artisans d’art ont une place essentielle. Sans eux rien ne serait possible, ils maîtrisent les techniques traditionnelles et transforment la matière, imaginent et produisent des pièces à la croisée du beau et de l’utile. Impossible donc de ne pas évoquer leur travail à l’occasion de l’exposition Le Chic ! au Mobilier National. Mais comment choisir parmi les verriers, tapissiers, ferronniers ou ébénistes … ? Notre goût s’est très vite tourné vers la marqueterie de paille, matériau qui a traversé les siècles avec discrétion mais un extrême raffinement et qui connaît aujourd’hui un véritable regain auprès des décorateurs et des collectionneurs. Pour en parler nous avons choisi d’aller rencontrer Laurent Lévêque dont nous suivons le travail depuis un bon moment déjà. Après la peinture décorative, c’est la marqueterie de paille qu’il a choisi de travailler depuis une vingtaine d’années et qu’elles soient le fruit d’une commande ou d’une réalisation plus personnelle, ses recherches sur le matériau et les supports qu’il utilise évoluent sans cesse, comme les motifs qu’il crée pour chacun de ses projets. Il a accepté de nous recevoir dans son atelier pour évoquer avec nous ce matériau et son utilisation dans l’histoire des arts décoratifs du 20ème siècle, mais aussi pour nous parler de la manière qu’il a lui-même de l’aborder.

Laurent, je connais ton intérêt pour l’histoire des arts décoratifs et nous aimerions avoir ton œil d’artisan d’art sur cette période foisonnante qui est évoquée dans l’exposition Le Chic ! ?

Laurent Lévêque : Je pense que chaque artisan d’art est influencé par ce qui a été fait précédemment. Pour ma part, c’est avec Jean-Michel Frank que j’ai abordé le travail de la paille, parce qu’il travaillait des formes très structurées, inspirées de la fin du 18ème siècle en les associant avec un travail sur la matière qui rendait les choses totalement nouvelles. Dans les années 20, on assistait à une véritable révolution dans les arts décoratifs, André Arbus, Jacques Adnet, Jean-Charles Moreux ou André Groult pour ne citer qu’eux, valorisaient le meuble par la matière, avec les bois précieux, le galuchat, le parchemin ou la paille. Leurs collaborations avec des peintres, des sculpteurs des ferronniers m’intéresse beaucoup. D’autres, comme Robert Mallet-Stevens, Charlotte Perriand, ou Gérald Summers se sont plus attachés à la forme et à la fonction du meuble avec cette fois une approche industrielle. Je suis séduit par les deux, par le travail des artisans d’art du début du siècle comme par celui des designers. Le travail de Royère, avec une expression très libre, en opposition avec les codes très structurés des années précédentes. m’inspire aussi. Pour moi, il est un peu à part. La paille n’est pas un matériau noble ou rare, mais un matériau pauvre qui, en le travaillant me donne l’impression de me rapprocher de la vannerie et des arts populaires. Sa fibre me rappelle aussi parfois le fil des brodeurs et des tisserands. Et quand les choses deviennent trop virtuoses, je suis beaucoup moins séduit.

L’exposition se termine avec les années 60. Tu as toi-même débuté dans les années 80, qui feront d’ailleurs bientôt l’objet d’une exposition au MAD, que pensez-tu de la création à cette période qui fut elle aussi importante pour les arts décoratifs ?

L.L : Ce sont les années où j’ai débuté et je les ai adorées ! Je créais alors des décors et nous avions cette liberté incroyable de faire des choses avec rien ou très peu. Pour revenir à la période évoquée pour l’ exposition du Mobilier National, dans une des boutiques de L’Eclaireur, par exemple, je m’étais inspiré du Petit Théâtre de la Mode, j’ avais réinterprété à l’échelle d’un magasin des éléments des décors de Christian Bérard.

Ton approche est un peu différente des autres artisans d’art car ta recherche sur le motif est constante ?

L.L : Les gens m’abordent d’ailleurs plus pour ma réflexion sur le motif et la couleur que pour un savoir-faire. J’ai voulu les réintégrer dans le décor de marqueterie de paille en essayant de conserver un esprit relativement simple. En peinture décorative, j’aimais beaucoup travailler l’ornement et maintenant, grâce au motif je peux développer une expression plus personnelle. Damiers, rayures carrés, losanges, chevrons ou ronds, que j’utilise comme direction de travail traversent le temps dans l’histoire des styles. Et la paille, qui est un matériau linéaire, me permet aussi de garder cette logique dans le décor, sans avoir à remplir l’ensemble de la surface : je travaille la marqueterie de paille en frise ou en passementerie comme je le faisais en peinture décorative. J’essaye de garder une certaine logique, un cheminement dans mon travail, par les formes ou les couleurs.

La lumière et ses jeux t’intéressent aussi beaucoup ?

L.L : Quand je faisais des décors de théâtre, ce qui me passionnait le plus c’était les jeux de lumières, les émotions que cela provoquait, les reflets sur les mats et les brillants, et la paille est un matériau qui réfléchit merveilleusement la lumière. Le travail de la couleur aussi est passionnant : quand on colle les brins les uns à côté des autres, même si je fais un travail de sélection important, j’arrive à une harmonie colorée aléatoire puisque c’est la nature qui a imprimé la couleur …. c’ est un peu comme une patine. Cette part de hasard me plait beaucoup, en opposition à la rigidité de la technique et du geste. J’essaye de retrouver le plaisir que l’on a en mélangeant les couleurs lorsqu’on peint. Je teinte la paille et j’utilise les nuances comme des tubes de peinture en gardant le plus de spontanéité possible. Les teintures peuvent aussi créer de belles surprises en obtenant des couleurs intéressantes. Quand je réalise une pièce, j’ai d’abord une idée, puis je prends les pailles de différentes couleurs et je commence à les coller. Je regarde, j’équilibre, je regarde, jusqu’au moment où cela me paraît juste. En mettant des couleurs côte à côte on peut aussi en créer une autre, comme dans le pointillisme en peinture.

Tu travailles de plus en plus sur l’objet ?

L.L : l’objet et le meuble ont de plus petites dimensions, cela demande moins de temps, le résultat est donc plus rapide. mais j’imagine souvent aussi comment je pourrai adapter ces motifs dans un décor.

Pour mes lampes, le cylindre par exemple, qui me rappelle un peu la bougie, accroche la lumière autrement qu’un à-plat et je peux voir les motifs et les couleurs différemment. D’où mon intérêt pour le travail sur les volumes en courbe dans le décor.

Laurent Lévêque

lauleveque@orange.fr

Maxime Flatry

A seulement 30 ans, Maxime Flatry a déjà un parcours très riche dans l’univers des arts décoratifs. D’abord la mode, puis la joaillerie, avant qu’il ne se laisse rattraper par sa passion du mobilier et de l’Art Déco. Après quelques années de chine et de nombreux collectionneurs qui le suivent, il est très vite adoubé par ses pairs et il ouvre sa galerie à Saint-Germain des prés en mai 2022.

Maxime, racontez-moi vos premiers pas dans les arts décoratifs ?

Maxime Flatry : J’ai une formation de styliste modéliste à l’Ecole de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne. J’ai exercé ce métier quelques années puis j’ai eu l’opportunité de créer des bijoux et j’ai beaucoup aimé l’idée d’utiliser la notion d’objet en trois dimensions que n’a pas le vêtement s’il n’est pas porté, c’était sans doute un premier pas vers le mobilier. Mon premier rapport aux années 20-30 s’est d’ailleurs vraiment produit dans cette Ecole, pour un examen de fin d’année, je m’y suis intéressé pour les finitions de mes vêtements : les marqueteries de Ruhlmann pour mes broderies ou les laques de Dunand. C’est ainsi que j’ai découvert le caractère unique de ces pièces, les lignes, les formes, extrêmement abouties et intemporelles.

Mais vous aviez déjà un certain goût pour le mobilier ?

M.F : J’ai toujours acheté et collectionné du mobilier, des vases, des boites, j’ai une passion pour les boites. Quand j’étais styliste free lance chez Jean Patou ou Christophe Lemaire, j’avais beaucoup de liberté et je consacrais une partie de mon temps à chiner du mobilier, à suivre les ventes et j’ai compris, petit à petit, que c’était ce qui me passionnait. J’ai eu cette double casquette pendant un petit moment, aux puces le matin, au studio l’après-midi, avant de me décider à sauter le pas vers une activité de marchand.

C’est toujours l’Art Déco qui a eu vos faveurs ?

M.F : C’est la période des arts décoratifs qui me fait le plus vibrer pour de nombreuses raisons, certaines sur lesquelles je ne mets d’ailleurs pas encore de mots. Ce sont les dernières années où existent encore ce savoir-faire, ce raffinement dans la création conçue pour une élite. Quand j’étais styliste on pouvait passer des nuits à chercher la ligne exacte d’un vêtement, la bonne hauteur d’un ourlet, c’est pareil pour les courbes d’un meuble de Pierre Charreau, elles sont absolument uniques. Je suis d’ailleurs persuadé que ce sont les années passées à travailler dans la mode qui m’ont permis d’avoir un œil qui me sert tous les jours à faire des associations, à créer des dialogues entre les pièces.

C’est une période unique dans l’histoire ?

M.F : C’est le contexte historique qui a pu donner une telle liberté artistique. L’émancipation féminine a joué un rôle majeur : la femme Patou par exemple, c’était Suzanne Langlenne, qui sortait, faisait du sport et habitait dans un intérieur chic et moderne. Et puis il y a eu un basculement fabuleux à cette période, qui a vraiment déroulé un tapis rouge aux créateurs qui ont suivi dans le siècle, je parle souvent des racines de la modernité. En 2025 on fêtera d’ailleurs l’anniversaire de l’exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes de 1925, qui est un peu l’apogée de cette période Art déco.

Parmi les nombreux créateurs de cette période, vous avez des prédilections ?

M.F : C’est toujours très tôt dans la période Art Déco. Je voue par exemple une vraie passion aux Salons Gondole d’André Groult ou aux meubles de Paul Iribe, qui sont très rares puisqu’ils sont tous estampillés de 1913 ou 1914.

Vous faites aussi un travail important sur les matières ?

M.F : Mon métier c’est d’abord de découvrir une pièce et de l’identifier, puis il y a ensuite un vrai travail de restauration et de mise en valeur. Le plus important c’est d’abord de partir de la forme du meuble, de la couleur du bois. C’est une recherche continuelle dans les textures ou les couleurs, chez les éditeurs de tissus mais aussi dans les grandes Manufactures. C’est ma manière de défendre le meuble, de le mettre en scène. J’ai un rapport fusionnel avec les artisans d’art. Comme dans un atelier de couture, où les artisans ont une main tailleur ou une main floue, les tapissiers et les ébénistes ont chacun une main différente et au milieu d’eux, je me sens un peu comme un chef d’orchestre.

Quelle est la place de Paris aujourd’hui pour les arts décoratifs ?

M.F : C’est toujours très agréable de voir la place de Paris dans la création. Bien sûr nous avons des rivales importantes et ouvrir une galerie aujourd’hui est tout de même un pari, mais Paris est toujours unique pour les collectionneurs du monde entier, notamment américains pour l’Art Déco. De mon côté je n’envisage pas d’avoir seulement un espace d’exposition, je veux l’enrichir régulièrement de scénographies différentes, qui, je l’espère, surprendront les collectionneurs.

Galerie Maxime Flatry

33 rue Guénégaud 75006 Paris

www.maximeflatry.com

Jérôme Kagan

Condé Nast

La Fabrique du Chic

Le premier ouvrage de Jérôme Kagan était consacré au peintre Eugene McCown (Séguier, 2019) qui, de New York à Paris, de Londres à Venise, en passant par la Riviera, fréquenta les salons et les ateliers des artistes les plus importants de l’entre-deux-guerres. La merveilleuse Odyssée des Années Folles, qu’il poursuit cette année avec une autre biographie, celle de Condé Nast, le fondateur de Vogue et Vanity Fair. Tout à fait dans l’air du temps pour nous avec l’exposition Shocking ! Les Mondes surréalistes d’Elsa Schiaparelli au MAD ou encore Chic ! au Mobilier National. C’est une petite Histoire dans la Grande que Jérôme Kagan nous raconte, en nous faisant plonger dans la vie d’un homme mais aussi dans ces années du siècle dernier où tout semblait possible, pourvu que l’on ait de l’esprit ou du talent.

Jérôme, dans cette biographie de Condé Nast, vous nous faites vraiment entrer de plain-pied dans les années folles de l’entre-deux-guerres ?

Évidemment le personnage de Condé Nast (1873-1942) me passionnait : sa réussite internationale, son mystère, ses failles… Mais j’ai souhaité mettre plus particulièrement l’accent sur la période de l’entre-deux-guerres. C’est en effet dans l’immédiat après-guerre que débute l’aventure des éditions Condé Nast à Paris. En juin 1920, Condé Nast lance la version française de la revue Vogue. Deux ans plus tard, en 1922, il s’associe à Lucien et Cosette Vogel et devient le propriétaire du Jardin des modes, une publication qui perdurera jusqu’en 1997. Revenir aux Années folles était pour moi, il est vrai, un plaisir. J’avais déjà écrit sur le sujet dans mon précédent ouvrage et j’ai tendance à penser, comme Gertrude Stein l’a décrit dans son autobiographie, que c’était l’époque où tout le monde à Paris avait 26 ans et où tout le monde était talentueux. Et puis, du point de vue social, c’est encore une époque où l’esprit et la culture tiennent lieu de sésame. Si vous étiez brillant, cultivé ou si vous aviez simplement un peu de hauteur sur le monde, vous aviez vos entrées absolument partout.

Aux États-Unis, les choses sont un peu différentes. Bien plus qu’en Europe, qui est pourtant le continent des cours et de la noblesse, il existe une hiérarchie sociale. Les Américains sont obsédés par cela. On vous demandera toujours quelles sont vos origines, ce que faisaient vos parents. Pour classer les gens, les USA inventent, en 1887, le Social Register, l’équivalent de notre Bottin mondain, qui dresse la liste des personnalités fréquentables du Nouveau Monde. La première édition compte 5 000 noms car il a bien fallu tenir compte des fortunes minutes, nées du pétrole, de l’acier, du rail… La bonne société est outrée : c’est beaucoup trop ! Cinq ans plus tard, le New York Times publie une nouvelle liste qui compte cette fois-ci 400 noms : les fameux Four Hundred, établis pour la plupart à New York ou en Nouvelle-Angleterre. Pour établir ce classement, ont été systématiquement exclus « tous ceux qui seraient mal à l’aise dans une salle de bal ou bien dont la présence pourrait mettre les autres mal à l’aise » ! C’est dans ce contexte que va naître Vogue, une revue qui va s’ériger comme un rempart contre le mauvais goût et les nouveaux riches.

Condé Nast crée Vogue en 1909 ?

J.K : On croit souvent que Nast a créé Vogue. En fait, la revue a été créée par un autre que lui, Arthur Baldwin Turnure en 1892. Il s’agit au départ d’une petite gazette mondaine réalisée de manière très artisanale. Quand Condé Nast la rachète, en 1909, Vogue ne compte que 14 000 abonnés. En quelques années, il va faire de Vogue une revue internationale destinée à élever l’élégance au rang de vertu. Il faut dire que la revue arrive à point nommé : la bonne société a besoin d’être rassurée dans ses convictions et ses choix de vie. En même temps, les nouvelles fortunes souhaitent acquérir de manière accélérée les codes de la bonne société : Vogue va leur fournir les clefs qui leur ouvriront les portes du beau monde. Condé Nast n’est pas né dans une famille des Four Hundred, ni même du Social Register. C’est un homme de chiffres bien plus que de chiffons. Mais il a le don de s’entourer des bonnes personnes. Aussi va-t-il nommer très vite une rédactrice en chef, Edna Woolman Chase, qui sera en poste de 1914 à 1952 !

Puis il rachète un autre titre de la presse américaine, Vanity Fair ?

J.K : Il repère d’abord une revue de mode très élitiste, Dress, qu’il pense être une concurrente dangereuse pour Vogue et la rachète dès que ses moyens lui permettent. Ensuite il tombe sous le charme du titre d’une autre revue, Vanity Fair, qui sous couvert de rendre compte de l’actualité de Broadway publie des photos de comédiennes dans des tenues légères. Naturellement, Nast, ne conserve que le titre de la revue, dont il va d’ailleurs faire brûler les archives. Il a enfin l’idée d’associer les deux titres dont il vient de faire l’acquisition. C’est ainsi que Dress and Vanity Fair naît en 1913. Mais le concept éditorial est mal établi et la publication ressemble trop à Vogue. Pour dénouer la situation, Condé Nast sollicite le concours de son ami Frank Crowninshield, un esthète américain élevé en Europe. Crowninshield accepte de relever le défi à condition que Nast débarrasse la revue de tout ce qui a trait à la mode. Le magazine Vanity Fair voit ainsi le jour sous sa direction en 1914. Il s’agit d’une revue de société, dédiée aux élites, comme Vogue, qui se propose de faire le tour, sur le mode de l’humour, de tous les sujets dont en parle dans les dîners mondains : politique, actualité artistique, élégance …

Crowninshield y publie les poèmes, les nouvelles et les articles de certains des jeunes écrivains les plus passionnants des années vingt : Alexander Woollcott, Aldous Huxley, Edmund Wilson, Gertrude Stein, T. S. Eliot, Djuna Barnes, Dorothy Parker, F. Scott Fitzgerald et Thomas Wolfe On peut aussi y trouver les premières reproductions d’œuvres d’artistes comme Picasso ou Matisse. La revue porte vraiment la marque de Crowninshield, ce rédacteur en chef singulier, né et éduqué en Europe, dont le père fut durant deux ans le directeur de l’Académie américaine de Rome. Dans les années trente, malheureusement, l’équipe éditoriale ne comprend pas qu’elle assiste à un tournant politique et que, avec la montée des fascismes, la situation internationale devient de plus en plus préoccupante. Beaucoup d’Américains ont de la famille en Europe et s’inquiètent de ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. Le ton de Vanity Fair et son parti pris de rire de tout ne conviennent plus à cette nouvelle décennie. Le magazine souffre également de la chute drastique des revenus publicitaires pendant la Grande Dépression, aussi Condé Nast est-il obligé d’annoncer la mise en sommeil de la revue en février 1936.

Certains confèrent à Crowninshield la paternité de la Café society, d’autres préfèrent la donner à Nast ?

J.K : Ce qu’on sait c’est que, vers 1922, pour célébrer ses succès, Condé Nast organise à New York une fête à laquelle il souhaite réunir tous ses amis : aussi bien Mrs. Vanderbilt que le jeune compositeur George Gershwin, ce qui est tout bonnement impensable à l’époque. Lui choisit de le faire quand même et, à la surprise générale, sa soirée est une vraie réussite ! C’est le début d’une époque de fêtes où tous les cercles se croisent, grâce aux fameuses listes préparatoires dressées par Nast pour chaque soirée et qu’on a découvertes par la suite : les gens du monde d’abord, puis les artistes (couturiers, peintres, dessinateurs, photographes…) et enfin les vedettes (acteurs de cinéma, de théâtre, danseurs, chanteurs, mannequins). Condé Nast est le premier aux États-Unis à mélanger ces gens pour créer une émulation sans pareille.

C’est une période de fêtes extraordinaires ?

J.K : À partir de 1925 et de son emménagement dans son penthouse de Park Avenue, Condé Nast organise tous les quinze jours des fêtes somptueuses où le champagne coule à flots (nous sommes en pleine Prohibition). Tout ça, nous le savons car, avec sa passion des chiffres, Nast consignait tout : les listes de ses invités, le nombre de bouteilles bues, le nombre de kilos de caviar consommé, les fleurs achetées, les serveurs embauchés… En fait, pour Nast, ces réceptions sont de vraies tortures : il est extrêmement mal à l’aise en société. Mais il est convaincu que, en tant que patron d’un groupe de presse qui a fait de l’élégance son cœur de métier, il doit donner au monde l’image d’un mondain. Il est vrai que les Années folles sont marquées par un déchaînement de fêtes plus mémorables les unes que les autres. En France, le comte Étienne de Beaumont, la vicomtesse de Noailles ou encore les Pecci-Blunt donnent l’exemple.

Pour revenir à Vogue, le lectorat est d’abord new-yorkais mais le foyer créatif est lui encore à Paris ?

J.K : New York au début du XXe siècle n’a d’yeux que pour Paris. L’esprit est à Paris. L’élégance est parisienne. À l’époque la mode se crée là, autour de la place Vendôme et la rue de la Paix. L’équipe de Vogue a d’ailleurs eu très peur au début de la Première Guerre mondiale car les liaisons étaient coupées entre les deux continents et il était inconcevable de parler mode sans savoir ce qui se faisait en France. À Paris les couturiers hommes étaient mobilisés et fermaient leur boutique les uns après les autres. Les couturières, comme Chanel ou Vionnet, étaient privées de petites mains, réquisitionnées pour faire tourner les usines en l’absence des hommes. Bref, il a fallu du temps pour que la mode continue envers et contre tout. En attendant, Edna Woolman Chase, la rédactrice en chef de Vogue, a dû se tourner vers les couturiers new-yorkais pour organiser de toute urgence un défilé et créer ainsi une actualité. Mais les membres de la Society n’étaient pas du tout intéressés par la mode américaine. Les femmes du monde comme Mrs. Stuyvesant-Fish ou Mrs. Astor ont assisté à ce défilé américain uniquement parce qu’Edna Chase avait eu l’idée de génie de faire reverser le produit des ventes à une organisation caritative qui venait en aide aux veuves et aux orphelins de guerre en France. Bien heureusement, un an plus tard, malgré les privations, les femmes ont pris les commandes de l’économie de la mode, et les collections ont pu réapparaître. Chez Vogue on a pu enfin souffler.

D’emblée la revue invente et instaure un style ?

J.K : Que ce soit dans les pages dédiées aux mondanités, celles réservées aux arts graphiques, aux arts décoratifs ou à la mode, Vogue agite un petit vivier de talents, souvent peu ou pas encore connus, dont la réputation s’impose avec le temps. « Il faut courir plus vite que la beauté » disait Cocteau. Sans doute Condé Nast et ses équipes l’ont-ils compris très tôt, puisqu’ils donnaient à voir, à lire, à comprendre les meilleurs artistes du siècle quelle que fût leur audace, parfois indigeste pour le plus grand nombre. Les pages de Vogue sont aux avant-postes de tout ce qui se fait de beau et de raffiné. Vogue a parlé très tôt du talent de Schiaparelli, de Jean-Michel Frank ou de Mallet-Stevens. La réussite des revues du groupe repose sur la recherche de l’excellence dans tous les domaines de la création. Pour cela, Nast et son équipe sollicitent les plus grands couturiers, les meilleurs illustrateurs comme Georges Lepape, Brissaud, René Bouët Willaumez, Christian Bérard, les meilleurs photographes : le baron de Meyer, Edward Steichen, Man Ray, Cecil Beaton, Hoyningen-Huene, Horst P. Horst, André Durst, Roger Schall… Les plumes les plus innovantes, les plus exigeantes, connues ou pas comme Colette, Giono, la princesse Bibesco ou Anna de Noailles écrivent dans Vogue.

Et chacun s’inspire librement du travail des autres ou collabore avec eux, ce qui est tout à fait nouveau ?

J.K : Vogue et Vanity Fair sont des précurseurs dans ce dialogue ininterrompu entre les arts, qui est sans doute une des particularités de l’entre-deux-guerres. La mode s’inspire de la peinture : Schiaparelli collabore avec Dali, Marie Laurencin crée les décors et les costumes du ballet Les Biches, Gabrielle Chanel conçoit les costumes du ballet Le Train bleu sur un livret de Jean Cocteau … Les photos de mode réalisées par Vogue s’inspirent elles-mêmes de l’esthétique des avant-gardes. Condé Nast confie par exemple à Christian Bérard le soin de croquer les dernières créations des couturiers parisiens. Les photos de mode réalisées par Hoyningen-Huene prennent pour décor des meubles de Jean-Michel Frank. Le photographe André Durst porte la marque de l’esthétique surréaliste du moment et met en scène des mannequins de cire inspirés par l’œuvre de Dali. J’ai trouvé également des textes publiés dans Vogue qui évoquent le talent de Jules Leleu et Jean Pascaud, des ensembliers qui sont présents dans l’exposition Chic ! au Mobilier national.

Le rôle des mécènes est aussi très important à ce moment-là, ce sont de grands esthètes ?

J.K : Étienne de Beaumont et sa femme ou les Pecci-Blunt ont, à l’instar des Noailles (on disait “les Charles” à l’époque), joué un rôle majeur auprès des artistes de leur temps en tant que mécènes. Ils avaient réellement le goût du risque : les Noailles par exemple, mettaient leur fortune et leurs réseaux au service de l’art sous toutes ses formes… Lorsqu’ils ont souhaité faire construire leur villa d’Hyères, au milieu des années vingt, ils n’ont pas hésité à en confier la réalisation à un architecte encore inconnu, Robert Mallet-Stevens. C’était la première construction de style moderne réalisée en France.

On pense que Condé Nast a inspiré à Francis Scott Fitzgerald le personnage de Gatsby ?


J.K : Quand Fitzgerald publie The great Gatsby en 1925, Condé Nast est l’un des exemples les plus spectaculaires de la réussite américaine : né dans le Missouri, il a grimpé l’échelle sociale comme Gatsby, a fait fortune très tôt, il vit entre New York et les Hamptons, il a le goût des Rolls, il donne des fêtes spectaculaires auxquelles il assiste en retrait, et comme le héros de Fitzgerald, il a le goût des femmes européennes…

J’aime d’ailleurs beaucoup le personnage de Clarisse Coudert, sa première femme, qui a beaucoup aidé son mari. Elle était effrontée, enthousiaste, volubile : en un mot, tout ce qu’il n’était pas. Comme elle venait d’une famille de la High Society, Condé Nast lui doit d’être entré dans les cercles les plus fermés de New York et dans le fameux Social Register ! Elle lui fait rencontrer quelques talents aussi, notamment le photographe Edward Steichen qu’elle a rencontré lors d’un séjour prolongé en France. Furieusement indépendante, elle était partie vivre à Paris quelque temps après la naissance de leur second enfant pour devenir cantatrice ! Le couple finira par divorcer après la rencontre de Clarisse avec un pur produit de la High Society, au contraire de Condé Nast qui, lui, avait dû faire fortune pour s’imposer. Mais Clarisse lui laisse une leçon de vie formidable sur la nouvelle condition féminine.

C’est une période majeure pour l’émancipation des femmes, comme on a pu le voir avec les femmes artistes dans l’exposition Pionnières cette année au musée du Luxembourg ?

J.K : Tout à fait. J’avais d’ailleurs très envie, en écrivant ce livre, de mieux connaître l’impact des revues comme Vogue sur le lectorat féminin. Les femmes ont connu, avec la Première Guerre, une certaine indépendance financière. Le fait que l’on crée des revues coûteuses qui leur étaient dédiées était une chose révolutionnaire, comme une bulle d’oxygène qui leur offrait une certaine vision du beau, de la sophistication. En 1914, dans l’éditorial inaugural de Vanity Fair, Frank Crowninshield écrit que « Pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, une revue va s’adresser aux femmes et à leur intellect ». De même, Condé Nast est l’un des premiers patrons à faire confiance aux femmes. En parlant des femmes, en faisant écrire les femmes, il leur donne une voix et les revues du groupe nous permettent d’avoir une idée assez précise de ce à quoi ressemblait le mode de pensée des femmes de l’époque. C’est un matériau passionnant.

Homme de l’entre-deux-guerres, Condé Nast s’éteint le 19 septembre 1942, en même temps que sombre le monde qui l’avait consacré, ruiné par la crise de 1929 dont il a en vain tenté de se relever ?

J.K : Condé Nast perd tout avec la crise de 1929. Vanity Fair est sacrifié en 1936. Condé Nast a fait bonne figure jusqu’à la fin, mais il s’est littéralement tué à essayer de sauver son empire et à faire en sorte que Vogue reste la revue exigeante qu’elle a toujours été. En ces temps de guerre, il a également à nouveau très peur de ne plus avoir accès à la mode parisienne, il fonde donc Glamour of Hollywood, qui deviendra Glamour et, en faisant cela, il est vraiment clairvoyant car c’est un moment où la mode et le chic se font aussi à Hollywood. Le magazine rencontre un succès immédiat, c’est un modèle qui s’impose mais qui désole un peu Condé Nast et Frank Crowninshield quant à son positionnement et son contenu. Les interviews et les vies des vedettes d’Hollywood ne représentent pas, pour eux, des sujets très intéressants. Malgré tous ses efforts, Condé Nast ne laisse à ses héritiers que des dettes. Ironie du sort, son groupe, dès 1945, fera à nouveau des profits incroyables …

Une autre génération de la Café Society apparaît dans les années cinquante ?

J.K : Cette génération est beaucoup moins libre et extravagante que la précédente. Le snobisme commence à prendre le pas sur l’exigence, la société de consommation est en marche. Dans les années cinquante, il y a des personnages intéressants mais je pense qu’ils doivent vraiment beaucoup à leurs aînés. Pour moi, il y a d’ailleurs un vrai tournant en 1951 avec le Bal du siècle donné par Charles de Besteigui à Venise. Cette fête, donnée au Palazzo Labia, représente sans doute le crépuscule de cette Café society. Paul Morand, qui y assistait, raconte d’ailleurs que « Ce genre de fête n’existera plus jamais » et il a raison : nous sommes dans l’un des plus beaux palazzo de Venise, les invités sont venus des quatre coins du monde, on n’a rien à y vendre, rien à y gagner, juste l’envie de s’amuser. Aujourd’hui un évènement comme celui-ci serait sponsorisé par une marque ou s’inscrirait dans une démarche marketing. Le seul moment où l’on a pu retrouver cet esprit libre et indépendant c’est peut-être, beaucoup plus tard, avec les Années Palace : connu ou pas, si vous aviez du style ou du bagou vous pouviez entrer et participer à des fêtes incroyables, tout le monde se mélangeait, mais ça n’a malheureusement pas duré très longtemps.

Y a-t-il aujourd’hui des héritiers à cette élite qui portait si haut le goût de l’élégance ?

J.K : Karl Lagerfeld faisait partie de ces gens-là : polyglotte, il parlait et lisait dans quatre langues, extrêmement cultivé, collectionneur, maniant l’humour comme personne, c’était vraiment un personnage. Il avait aussi une forme de pudeur qui était une vraie noblesse. Oui, il était pour moi l’héritier de cette génération de précurseurs.

Jérôme Kagan

La Fabrique du chic (Séguier, 2022)

Eugene McCown (Séguier, 2019)

Shourouk Rhaiem

C’est Chouette la vie !

Styliste, créatrice de bijoux, la folie des grandeurs et de l’opulence de Shourouk lui ont ouvert les portes de grandes maisons de mode, Chloé, Galliano, Cavalli, Sergio Rossi et Jean Paul Gauthier. En 2007, elle crée, avec son associé Pierre Lasquier, sa marque d’accessoires. Ses créations faites de cristaux Swarovski font partie d’un univers « strassé » aussi original que luxueux. Chaque collection est inspirée de ses voyages, de l’exubérance des Maharajahs à la pop culture des années 80 ou par le glamour intemporel des films hollywoodiens. Ses bijoux sont portés par Jennifer Lopez, Lady Gaga, Sarah Jessica Parker, Jessica Chastain, Giovanna Battaglia, Michelle Obama ou Anna Dello Russo. Reconnue pour sa démesure artistique, Shourouk signe une ligne de maquillage pour Sephora, une collection pour le Lido de Paris et avec Philippe Starck la réinterprétation de la chaise « Joa Sekoya ». Mais c’est Swarovski qui lui confie de multiples collaborations avec des collections capsules de bijoux ou de montres.

Fortement inspirée par les années 80 où la Pub devient une véritable expression artistique, Shourouk réinterprète ces icônes domestiques et les rend à son tour inaccessibles, telles des pièces de joaillerie. C’est ainsi qu’« Ordinary life » naît. Cette installation en collaboration avec Swarovski dévoilée à Vienne soumet les produits du quotidien à une touche de luxe et de fantaisie. Les bidons de Woolit, d’Ajax, les paquets d’Ariel, les bouteilles de Pepsi, les Pez de notre enfance deviennent de véritables bijoux et les compositions strassées donne à ces petits frères des « Brillo Boxes » ou des « Campbell soup » un air de dinette de rêve enchanté et décalé que n’aurait pas renié un Warhol ou un Spoerri.

” J’ai rencontré Shourouk Rhaiem en 2017 pendant l’exposition de Jean-Baptiste Marot. C’était la première fois qu’elle osait enfin rentrer dans la galerie. Elle avait des étoiles dans les yeux et un sourire radieux. Étudiante au Studio Berçot dix ans plus tôt, elle passait souvent devant. Elle était fascinée par les oeuvres de l’artiste Martin Mc Nulty que j’expose depuis de nombreuses années. Ce fut pour elle une révélation, cet éblouissement lui inspira un rêve secret, exposer un jour dans ma galerie. Quel plus beau cadeau pouvait-elle me faire ? Réaliser le rêve de quelqu’un, n’est-ce pas l’une des plus grandes récompenses de la vie ? Shourouk est une maîtresse femme extrêmement touchante et pleine de bienveillance. Elle s’est confiée avec tellement de sincérité que je ne pouvais résister à son désir.   L’exposition est la concrétisation de la représentation sublimée d’une époque vécue douloureusement mais adoucie par l’illusion d’une vie rêvée.

Le bleu du ciel devient aussi plus lumineux par le prisme de la réclame. « Si vous utilisez ce produit votre vie va se transformer d’un coup de baguette magique. »   « Mini Mir, Mini prix mais il fait le maximum », «Tahiti douche, il contient du paradis », « Lux, je me sens belle, c’est le savon de beauté des stars », « Avant j’étais moche, ma vie était un enfer. Je l’ai rencontré, il a tout changé… ça m’amuse… c’est chouette la vie!» Cette exposition pourrait être un hommage à Alice Sapritch qui incarne avec brio la publicité pour Jex Four.   Shourouk sublime chaque produit qui l’a accompagné dans son parcours parfois rempli de tristesse. Elle les fait tous briller de mille feux, les remercie et les met sur un piédestal. Parfois, nous vivons la réalité pire qu’elle n’est ; et parfois, nous l’embellissons. L’important est peut-être d’en faire une oeuvre d’art. Shourouk sublime l’image de l’ordinaire pour la rendre extraordinaire. Shourouk est « Jex-traordinaire » !      

Marie Victoire Poliakoff

du 24 mai au 13 juillet 2022



GALERIE PIXI – MARIE VICTOIRE POLIAKOFF
95 rue de Seine 75006 Paris

José Lévy

Suivre José Lévy relève du jeu de piste à travers la mode, le design, les arts plastiques et les arts décoratifs. Hermès, la Manufacture de Sèvres ou celle de Saint-Louis, la Maison Lelièvre, Serax, Lexon ou même Monoprix … Du Musée Guimet au Musée de la Chasse ou au Palais de Tokyo, il voyage d’un projet à l’autre sans que l’on devine jamais où sera le prochain rendez-vous. Mais si l’artiste est curieux de tout c’est aussi pour nous surprendre. Un peu comme un jeu donc, dont il serait le maître à jouer et nous les spectateurs émerveillés. Aujourd’hui c’est dans un jardin que nous l’avons retrouvé, l’un de ses préférés, pour parler avec lui de ses nouvelles collections de mobilier, mais surtout pour découvrir un projet magnifique présenté au PAD 2022 en collaboration avec Leblon-Delienne.

José, on vous retrouve pour un évènement que nous attendons tous avec impatience, la nouvelle édition du PAD Paris qui débute le 6 avril ?

J.L : Deux ans et demi que Leblon Delienne et moi rongeons notre frein en attendant de présenter ce projet autour des Kokeshi !

Dans ce projet on retrouve le Japon, l’intime, le jeu, des thèmes récurrents dans votre travail …

J.L : Je collectionne ces petites poupées japonaises depuis longtemps, notamment celles des années 30 à 60,70. Ce qui m’intéresse dans les kokeshi, ces objets emblématiques de la culture populaire japonaise, c’est qu’il sont à la fois une chose et son contraire : charmants mais aussi dérangeants, de simples quilles sans bras ni jambes qu’on l’offre aux enfants, et il y a aussi toute une littérature autour, on dit qu’autrefois on les offrait aux femmes qui faisaient des fausses couches …. Pour ce projet je les ai transformées en totems surdimensionnés, entre 1,50 et trois mètres, comme des ombres noires laquées de noir ou gainées de cuir en utilisant les savoir-faire de Leblon-Dedienne. Nous en avons créé aussi de plus petites, en bois brûlé ou en laque noire …

J.L : En complément à ces statues physiques, j’ai aussi créé des Kokeshis NFT (De l’anglais Non Fungible Token, un NFT est « une unité numérique non fongible, associée à un objet immatériel dont elle garantit l’authenticité et la traçabilité grâce à la technologie blockchain), j’en ai dessiné 46 et nous allons en montrer cinq en hologrammes au PAD (que l’on peut également voir ici : https://foundation.app/collection/kokeshi

Vous utilisez les savoir-faire ancestraux aussi bien que les nouvelles technologies ?

J.L : Pour moi c’est la même chose, la démarche est la même, j’utilise juste les techniques les mieux adaptées à l’objectif que je me suis fixé.

En ce début d’année ce sont aussi deux nouvelles Collections de mobilier que nous avons découvert, pour la Maison Lelièvre et pour Serax ?

José Lévy : La Maison Lelièvre n’avait encore jamais créé de mobilier, le seul élément existant qui pouvait s’y apparenter était le coussin et j’ai en quelque sorte joué avec en appelant ma collection « Jeux de salon ». Je me suis inspiré des jeux d’enfants qui prennent souvent possession du salon en déconstruisant cette pièce, en créant des cabanes avec les différents éléments de mobilier ou en chevauchant les accoudoirs, toute cette liberté qui me plait beaucoup. Mais toutes ces pièces ont aussi des influences japonaises, avec un design près du sol Mais toutes ces pièces ont aussi des influences japonaises, avec un design près du sol où ces micro architectures sont posées sur des socles de bois laqué noir, rouge ou miel, ou encore celles des années 1970, où l’on était souvent assis par terre, sur d’immenses tapis.

J.L : « Fontainebleau », que j’ai créée pour Serax, c’est une autre histoire, un projet très personnel, puisque c’est une collection de mobilier extérieur que j’avais créée pour ma propre maison de campagne. C’est une maison que j’adore, à seulement une heure de Paris, mais au milieu de la nature. J’ai absolument tout refait à l’intérieur, dessiné tout le mobilier et c’est très joyeux ! La collection « Fontainebleau » se compose donc des six éléments qui sont mon salon de jardin : un canapé, une chaise, un tabouret, une table ronde, un lit de repos et une table d’appoint, qui s’adaptent aux différents moments que l’on passe dans un jardin. Mais c’est un mobilier qui ne se limite pas seulement aux belles journées d’été ensoleillées, le reste de l’année on peut aussi choisir de le laisser dehors ou de l’installer à l’intérieur de la maison.

Avant Jeux de Salon, vous aviez créé il y a quelques années Jeux de table pour la Galerie S.Bensimon ou encore une sorte de théâtre nocturne pour votre exposition chez Emmanuel Perrotin, Il y a souvent un aspect ludique dans vos créations ?

J.L : Jeux de Tables partait de quatre formes géométriques, un triangle, une croix, un cercle et un carré ouvert qui étaient tour à tour jeu de construction, sculpture, ou mobilier minimaliste.

J.L : Chez Emmanuel Perrotin, pour l’exposition Oasis : Luconoctambules, j’ai joué avec l’imaginaire collectif : j’ai créé un jardin du Luxembourg nocturne où les arbres devenaient des ombres éclairés par la lune, les souris les pions d’un étonnant jeu d’échecs.

De même lorsque vous travaillez avec les savoir-faire de la Manufacture de Sèvres ou de Saint-Louis, par nature plutôt traditionnelles, vous n’hésitez pas à jouer avec le fond et la forme ?

J.L : Chez Saint-Louis, les Endiablés sont des objets qui multiplient les usages. Les Feuilles à tout en porcelaine noire émaillée de blanc, matière signature d’Astier de Villate, sont aussi à la fois des assiettes, des plateaux, des vide-poches ou des sculptures … Ici aussi J’aime l’idée que chacun puisse s’approprier l’objet en lui donnant la fonction qu’il a choisi.

Vous jouez donc beaucoup avec notre perception des choses, mais la sensualité des matériaux semble aussi être importante pour vous ?

J.L : On touche beaucoup les choses avec lesquelles on vit, certaines, comme la collection Rochers que j’ai créée pour Hermès, appellent même à la caresse. Ces trois sculptures représentaient les parties émergées de deux étalons figés dans ce qui semblait être de l’eau et la texture du cuir, le travail de gainage si minutieux donnaient aux courbes de l’animal beaucoup de sensualité. Mais on peut avoir envie de toucher à tout, un tissu, du verre, du papier …. Je fais toujours appel aux sens.

J.L : Au Bon Marché, pour une carte blanche, je m’étais amusé à transformer la passerelle qui relie les deux magasins en un passage où tous nos sens étaient sollicités, comme un pont imaginaire entre Paris et Kyoto qui prenait la forme d’une expérience temporelle et physique.

Parlez-moi du Japon, c’est très souvent un fil conducteur dans votre travail ?

J.L :  J’ai une histoire personnelle et intime avec le Japon, dans un constant va-et-vient entre le Japon contemporain et les objets que j’ai côtoyé durant mon enfance auprès de mon grand-père qui était collectionneur d’art japonais mais avait aussi une entreprise de fabrication d’arts martiaux et de kimonos. Il a été durant 40 ans le fournisseur officiel de tatamis pour les Jeux Olympiques et c’est avec lui, grâce à lui, que j’ai fait ma première expérience du japon : c’était très naturel pour moi de manger avec des baguettes ou de côtoyer une magnifique armure de samouraï à la maison, à une époque où voyager dans un pays si lointain était très rare. Ce qui était exotique c’était plutôt d’écouter certains de mes copains raconter leurs vacances chez des grands-parents agriculteurs, à la campagne, je ne connaissais pas ce monde-là qui pourtant était géographiquement très proche.

Ensuite avec mes collections de mode je suis allé régulièrement au Japon. En 2011, J’ai été invité à passer cinq mois en résidence à la Villa Kujiyama, à Kyoto, cinq mois magiques. C’est en rentrant à Paris ensuite, que j’ai commencé à convoquer le Japon dans nombre de mes projets.

J.L : Puis en 2014, j’ai réalisé la scénographie de la soirée de réouverture de la Villa Kujiyama. C’est un endroit magnifique, un bloc de béton reposant contre la montagne, perdu au milieu d’une jungle. Pour cette scénographie, j’ai jeté le lieu dans l’obscurité totale, ne l’éclairant qu’avec 500 bougies que j’ai conçues pour Diptyque. Je les ai disposées suivant un chemin de 3 étages, elles dégageaient un parfum incroyable, très fort, et lorsqu’on arrivait en haut, sur la terrasse, on découvrait une immense Nebuta, une lanterne de 7 mètres de haut, réalisée avec l’Université des Arts Traditionnels de Kyoto selon la technique traditionnelle. Une réinterprétation de l’armure de Samouraï que je regardais pendant mon enfance, chez mes grands-parents. Je l’ai appelé Le Veilleur. Un pont entre la France et le Japon, entre mon histoire passée et présente.

Dans votre travail vous convoquez souvent l’intime, le vôtre, le nôtre, mais en revanche vous n’évoquez pas de références historiques ?

J.L : Non, plutôt des souvenirs, des impressions. Paris est une matrice incroyable, la nature, les voyages aussi, l’architecture, le cinéma … Les Années 70 me plaisent beaucoup, j’aime la liberté de Memphis par exemple, mais je suis toujours curieux d’histoires nouvelles, le passé nous encombre déjà si souvent. J’aime l’idée que chacun puisse surtout s’approprier les choses, sans références. Je commence souvent mon travail avec des souvenirs personnels, mais ensuite Je n’impose jamais une manière précise d’utiliser ce que je crée. Ce qui m’intéresse c’est justement l’intimité qu’on aura avec l’objet que j’ai créé, qu’il rentre vraiment dans la vie des gens qui le choisiront.

Vous avez une grande liberté de création, vous vous confrontez à des domaines très différents ?

J.L : Oui mais j’aime le concret, c’est vraiment ce qui m’intéresse. Une collaboration c’est une conversation. Toutes ces pièces sont réalisées en France avec une précision incroyable. Je travaille beaucoup dans les ateliers, les usines à discuter et partager avec les artisans. Le savoir-faire est un outil sublime mais cela reste un outil qui ne doit pas être trop sacralisé. Le charme, la poésie d’un objet, sa désidérabilité, vont au-delà de ça. Encore une fois, ce qui m’importe ce n’est pas tant de créer un objet, mais plutôt de susciter un plaisir, une envie.

Vous aviez la même approche lorsque vous étiez Directeur Artistique dans la mode, pour votre propre marque, ou encore pour Ungaro ou Nina Ricci ?

J.L : Je crois oui, chacun pouvait s’approprier mes pièces en les associant ou pas. J’aime raconter des histoires, créer des collections complètes, dans tous les domaines, même si l’on peut choisir de n’acheter qu’une pièce et de raconter sa propre histoire. Mais dans la mode il n’y a pas seulement le vêtement, il y a aussi tout ce qui tourne autour :  la scénographie des défilés, la création des décors, les collaborations avec des artistes, toutes ces choses que j’ai eu envie d’explorer par la suite.

Il est rare de rencontrer un créateur aussi éclectique, dont le travail touche à tant de savoir-faire, pourtant vous n’aimez pas le terme de « Touche à tout » ?

J.L : En effet ! C’est souvent un abrégé de « Touche à Tout, Touche à rien ! » Eclectique, curieux et concentré  me paraissent plus justes. Comme je vous l’ai dit, j’aime raconter des histoires, je le fais de manière instinctive. Et je travaille : que je crée un projet avec Hermès ou bien avec Lexon, j’y mets le même sérieux, la même énergie, quel que soit le cahier des charges, c’est aussi la Règle du Jeu.

du 5 au 10 avril 2022

PAD Paris

Jardin des Tuileries 75001 Paris

Marianne Canarelli

La Belle Histoire

Marianne, j’aimerais que vous vous présentiez ?

Marianne Canarelli : J’ai fait une école de stylisme, l’Ecole de la Chambre Syndicale. Mon compagnon Julien, lui, était lapidaire pour des joailliers de la place Vendôme. Il y a quatre ans, à la fin de mes études j’ai eu envie qu’il me crée une bague et il m’a dit qu’il était d’accord si c’était moi qui la dessinais. Par goût j’aime les bagues assez imposantes et je me suis un peu emballée ! Mais cela nous a donné l’idée de créer notre propre Maison. Lui avait déjà tout le réseau de savoir-faire dans la joaillerie et nous avons tout de suite choisi de recevoir notre clientèle dans un salon privé, de ne pas avoir pignon sur rue, ce qui rend sans doute l’expérience encore plus unique. Créer une maison de joaillerie est une chose assez longue et compliquée, mais heureusement le succès, avec le bouche à oreille, est arrivé assez vite.

Vous avez donc une Maison encore toute jeune ?

C’est vrai, mais depuis quatre ans nous avons beaucoup travaillé. Mes premiers modèles, en cristal de roche étaient jolis mais assez fragiles, réservés à une certaine clientèle. Mais ma sœur m’a très vite demandé de lui créer une bague. Elle est architecte en restauration du Patrimoine, toujours sur les chantiers, il lui fallait donc un bijou qui puisse l’accompagner partout. J’ai créé un modèle pour elle, qui porte aujourd’hui le nom de « Sœur ». Ce sont deux anneaux d’or plein qui entourent une pierre. Une cliente a très vite souhaité faire remonter le diamant hérité de sa maman sur ce modèle et cela m’a donné l’idée de le décliner selon les désirs de chacune : la taille des pierres, leur nombre, l’écartement des anneaux, tout est modulable.

Ensuite, lorsque j’ai créé le modèle « Perles de pluie », j’ai souhaité faire les choses dans le même esprit : les pierres, le volume, la forme, chaque bague est différente et devient une création unique.

Les « Perles de pluie » sont un peu devenues le modèle emblématique de votre collection ?

Souvent mes clients ont une préférence pour un modèle ou un autre, mais il est vrai que celui-ci a beaucoup de succès. Autour d’une pierre centrale sont assemblées des pierres de tailles différentes qui sont taillées en cabochons et ici, c’est l’absence de symétrie qui donne l’harmonie. Sur ce modèle on fait quelque chose que j’affectionne particulièrement en mélangeant le précieux et les pierres fines. Ainsi, même si c’est une bague plutôt volumineuse, elle reste très facile à porter.

C’est une bague qui fait appel à tous les sens, elle donne envie d’être regardée bien sûr, mais aussi touchée, caressée, grâce à la rondeur des pierres et la manière dont vous travaillez l’or ?

La forme et l’association des cabochons de tailles différentes donnent cette impression, mais le serti grain qui les entoure confère, c’est vrai, une texture supplémentaire à la bague. Il se crée en tapant minutieusement l’or, c’est un travail très délicat qui demande un grand savoir-faire. Sur la bague « Héritage », le serti grain est remplacé par un pavage de diamants, cela la rend encore plus éblouissante ! 

Au sein de votre Collection, vous ne créez donc que des pièces uniques ?

Je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus amusant pour moi. A chaque fois qu’une nouvelle pièce est terminée c’est un moment magique pour ma cliente mais aussi pour moi. Et puis j’ai le sentiment de faire de la création, pas de la production. Mes clientes aiment le design des bagues, l’univers de la Maison, mais aussi la possibilité d’apporter leurs propres pierres, leurs idées, leurs envies.

Chacune a ainsi la possibilité de créer le modèle dont elle rêve avec vous ?

Oui elles font aussi vraiment partie du processus de création. C’est une sorte de collaboration. Parfois je dois chercher des pierres précieuses et faire une sélection pour ma cliente, puis je lui fais des propositions. Ensuite je fais des dessins pour choisir l’ordre et la taille des cabochons. Quand nos choix se précisent, nous faisons des réalisations en 3D pour avoir des visuels très réalistes, être sûrs de l’emplacement de chaque pierre, mais je crée aussi un modèle en résine pour aider la personne qui portera la bague à se projeter, qu’elle puisse mieux la visualiser au doigt. C’est un temps de création que nous partageons ensemble.

Vous suivez tout de même les tendances, même sans vraiment le chercher ?

Bien sûr, c’est comme pour les arts décoratifs les modes changent et même inconsciemment nous les suivons. En ce moment, l’art déco ou les années 40 m’inspirent beaucoup. Techniquement nous n’inventons rien, ce sont plutôt les associations qui sont uniques.

Vos créations ont une autre particularité, le travail de vos montures est également très beau au creux de la main ?

C’est important, un peu comme lorsqu’on crée une robe, le dos est tout aussi important que le reste. Une bague c’est un tout, pas seulement la partie haute du bijou. J’aime qu’elle soit belle quelle que soit la manière dont on la regarde. Qu’elle soit belle pour soi autant que pour les autres.

Vous aimeriez qu’un jour on puisse se transmette vos bijoux ?

Je les crée aussi pour ça. Les bijoux nous survivent et ils ont toujours une histoire. J’aime les créer mais aussi en transformer. Une cliente m’a ainsi demandé de réunir sur une seule bague toutes celles qu’elle avait reçues en cadeau dans sa vie. Cette bague devenait une sorte de témoignage très touchant mais elle offrait aussi une nouvelle vie à des pierres qui n’auraient plus été portées pour diverses raisons, comme cela arrive souvent.

MARIANNE CANARELLI

Sur rendez-vous à Saint-Germain des prés

contact@mariannecanarelli.com

Carole Korngold

Nouveau lieu et nouvelles inspirations pour la galeriste Carole Korngold, à mi-chemin entre l’atelier et la galerie. Elle nous reçoit aujourd’hui entre les murs du mythique Tourrette, haut lieu de la vie germanopratine depuis toujours.

Chère Carole, je te retrouve entourée de nouveaux artistes et dans un nouveau lieu ?

C.K : Oui c’est une nouvelle aventure. Les artistes que j’expose appartiennent à des champs très divers, sculpteurs, céramistes, peintres, plasticiens, photographes … mais un fil rouge les relie tous. Chez Tourrette, j’aimerais tracer une voie en restant vraiment libre, dans la lignée des femmes galeristes du vingtième siècle qui m’inspirent, comme Iris Clert, Denise René, Dina Vierny ..

Tourrette apparait comme un vrai tournant pour toi ?

C.K : J’ai toujours aimé et recherché créer avec quelques pièces choisies une rencontre esthétique. A travers ma vie professionnelle je me suis rendu compte que je faisais d’avantage partie de la famille des artistes que de celle des marchands. Tourrette est effectivement un tournant car il s’agit d’inventer un nouveau chemin de marchand d’art, ou de le reformuler, à la manière dont l’entendaient des personnalités comme Jean Fournier, en faisant un vrai travail d’accompagnement et de défense.

Tu es une véritable esthète, mais au-delà de ça, le travail de la main a toujours été primordial pour toi ?

C.K : Ca n’a pas changé. Je me situe toujours du côté des Arts and Crafts. J’évolue avec des artistes pour qui le « faire » et le sensible sont essentiels. J’aime le processus de création et la relation à l’histoire et à la mémoire.

Ce nouveau lieu est donc celui de tous les possibles ?

C.K : Je me tout de suite sentie complètement à ma place et dans mon rôle, comme si toutes les années précédentes m’y avaient préparée. Et le lieu m’inspire. Je n’aurais pas pu travailler dans un cube blanc.

Tu continues tout de même de chiner avec ce regard singulier qui plaît tant aux collectionneurs ?

C.K : J’accompagne le travail des artistes avec quelques pièces que je chine oui. C’est un assemblage, une conversation. Ce lieu est comme un nouveau cabinet d’art contemporain, un lieu d’amateurs et de collectionneurs, un studiolo. A chaque exposition il y a de nouvelles connivences, des rencontres qui se font. Et si je suis ici ce n’est pas le hasard, c’est un rendez-vous ! J’ai toujours connu cette adresse. L’an dernier le lieu était libre, j’ai parlé à Olivier Lorquin, le fils de Dina Vierny et propriétaire de Tourrette de mon idée de galerie singulière, de cabinet d’amateurs, et cela lui a plu : il m’a serré la main et m’a dit, « Ce sera vous ! ». C’était le début d’grande aventure.

Tourrette
70 rue de Grenelle 75007 Paris

Agnès Bitton

Agnès Bitton est une artiste, mais une artiste qui aurait longtemps à la fois rêvé et refusé de l’être vraiment. Elle a toujours créé sans pourtant montrer son travail, elle a toujours côtoyé le monde de l’art sans pour autant révéler cette part d’elle-même. Peut-être fallait-il trouver le bon lieu, Tourrette, la bonne personne, Carole Korngold, qui suit elle aussi un parcours personnel et original, pour qu’elle se décide enfin à exposer son travail et que cette première exposition soit une magnifique surprise et un réel succès.

Agnès, c’est donc la première fois que vous exposez cette collection d’œuvres luminaires ?

Agnès Bitton : Oui c’est la toute première fois que je les présente et je suis heureuse que ce soit ici, dans ce lieu unique et accompagnée par Carole. Ce sont toutes des pièces uniques réalisées à la main. Il y a la lampe de table, la Métèque, le lampadaire, l’applique et la dernière que j’ai créée, que j’ai appelé la Rase motte et qui convient très bien à ce lieu car elle trouve parfaitement sa place dans un cabinet d’amateur ou de collectionneur, au milieu des autres objets.

C’est un travail qui se situe se situe à mi-chemin entre l’art contemporain et l’artisanat d’art ?

A.B : En tout cas je ne veux pas qu’on parle de design. C’est pour moi une collection artistique dont toutes les pièces sont uniques, par leurs formes, la matière ou la couleur. La première lampe que j’ai créée était d’ailleurs une sorte de Manifeste. Je la trouvais un peu guerrière. C’était un mélange de toute mon histoire, de toutes mes histoires, c’est pourquoi je l’ai appelée la Métèque. J’aime l’idée du temps long, passé pour former ces pièces qui appellent à la caresse de la main de l’homme, du pied à la tête, de la pièce unique. J’aime cette rupture totale avec l’époque des productions ultra rapides en 3D. Vous avez inventé tout à l’heure l’expression “oeuvre luminaire”. Elle me plaît beaucoup. Je vais l’adopter.

On peut jouer indéfiniment avec ces lampes et toujours trouver des formes différentes selon la manière dont on les fait bouger ?

A.B : Oui, une épaule d’armure ou de femme pour certaines personnes, un oiseau pour d’autres …. C’est d’ailleurs avec les lampadaires que j’ai retrouvé plus de féminité dans la création, comme des envolées avec toutes les positions possibles, plus gracieuses peut-être. Mais là encore chacun invente des positions auxquelles je n’avais pas forcément pensé, souvent celles d’un oiseau justement. Je tiens beaucoup à cette personnalisation des attitudes, notamment des lampadaires, à la facilité avec laquelle d’un simple geste on leur fait raconter une autre histoire.

Vous travaillez en étroite collaboration avec des artisans d’art pour la fabrication ?

A.B :  J’ai découvert un monde en allant à l’atelier travailler avec les maîtres dinandiers. Le travail de la tête demande un temps fou : partir d’une feuille de laiton rigide et la transformer à froid dans un enchaînement presque chorégraphié de coups de maillets puis de marteaux de plus en plus fins, de plus en plus lisses. Rétreinte, sous planage, planage, ces mots m’enchantent. Et la mise au feu pour redonner de la souplesse au laiton à bout d’étirement. Et la patine à la fumée … magie… !

Vous affectionnez particulièrement ce matériau ?

A.B : La couleur du laiton est incroyable, lumineuse et chaude et l’opposition avec le noir donne un vrai effet de matières. On peut presque parler de Ying et de Yang. Avec les jeux de lumière et de réflexion, chacun peut, encore une fois, trouver quelque chose de différent avec toutes les pièces de la collection. Ce sont des compagnes de jour comme de nuit, le jeu des ombres sur un mur est jubilatoire. 

N’auriez-vous pas créé des classiques avec cette collection ?

A.B : Oh redites moi ça ! Un plus joli compliment n’était pas possible !

Crédit Portrait : Jean Guillaume Mathiaut

Après l’écrin divin et sur mesure de la galerie Tourrette, les lampes d’Agnes Bitton s’installent chez

Silvera 43 rue de bac 75007 Paris

Mary Clerté

Deuxième exposition de Mary Clerté à la Galerie Pixi. Dans « Les Voies sauvages », il y a trois ans, elle évoquait la maternité et la manière qu’elle avait eu de l’appréhender. Cette fois, avec « Canine », c’est une autre forme de féminité qu’elle explore. Une féminité plus accomplie peut-être mais toujours complexe, car pour entrer dans le monde de Mary il y a souvent plusieurs portes à ouvrir qui, l’une après l’autre, nous laissent aller bien au-delà des apparences.

Mary, parlons d’abord de ton univers : foisonnant, unique, il révèle de multiples influences et semble tout entier dédié à la création ?

Je dessine depuis toujours, baignée dans l’univers artistique de mon père notamment, le peintre Jean Clerté. Mais plus jeune je regardais aussi beaucoup de clips et je voulais absolument apprendre à en réaliser. Ma mère, californienne, m’a aussi toujours beaucoup inspirée et je pense que je lui dois ce goût presque acidulé pour les univers très colorés, les couleurs vives, mais aussi pour ces femmes américaines des années 70, avec leurs manteaux de fourrure, leurs brushings ou leurs grandes lunettes noires, cette esthétique très particulière du cinéma d’Hitchcock, des premiers films de Roman Polanski… Mais j’ai aussi été élevée avec les comédies musicales, « Un américain à Paris » ou les films de Jacques Demy et mon univers, je crois, relève de tout cela.

A la fin de l’adolescence tu fais un bref passage aux Beaux-Arts de Paris ?

Oui mais je leur ai vite préféré une boite de prod dans laquelle j’ai fait tous les métiers et très vite j’ai réalisé mes premiers films. Depuis j’en ai réalisé beaucoup, notamment pour des Maisons de luxe, mais sans jamais abandonner l’illustration, J’aime m’exprimer sur des mediums et des supports très différents, illustration, films, collaborations avec des marques ou expositions.

Dans ta première exposition à la Galerie Pixi tu évoquais la maternité d’une manière très particulière ?

“Les voies sauvages” évoquaient celles par lesquelles on accouche. La question du corps féminin était vraiment au centre de l’exposition. J’avais commencé cette série peu après avoir eu mon premier enfant. Enceinte je m’interrogeais souvent sur cette sensation de corps étranger à l’intérieur de soi, c’est un moment où notre corps ne nous appartient plus vraiment. Je faisais très souvent un rêve dans lequel j’accouchais d’une brebis ou d’un lapin …

Après cette première exposition tu as continué d’explorer la féminité avec une série de portraits intitulée ” Housewives ” ?

C’était un peu mon point de vue sur la vie domestique, avec une note d’humour bien sûr ! Mais je suis fascinée par ces femmes parfaites en apparence et qui cachent une noirceur qu’on ne soupçonne pas. C’est pour cela que j’ai choisi de teinter leur visage de rouge.

Il y a toujours un côté plus sombre dans ton travail, derrière une imagerie parfois naïve ou au contraire très glamour ?

C’est humain, on révèle tous quelque chose derrière notre apparence, une face cachée, notre côté animal
certainement !

Ta manière d’évoquer les choses, à la fois féministe et féminine, est assez singulière. Ton travail se découvre en deux temps : le dessin d’abord, la profusion de couleurs, puis un discours que l’on ne devinait pas au premier abord ?

J’aime bien les contrastes et je dessine de manière très instinctive, comme un besoin physique, vital. Le discours vient ensuite. Quand j’ai terminé et que j’ai toute la série devant les yeux, je réalise vraiment ce que je voulais exprimer. C’est mon langage.

Aujourd’hui, ce sont des portraits de femmes encore différents que tu nous donnes à voir ?

Dans cette nouvelle série, les femmes nous affrontent du regard, elles ne sont pas du tout victimes, elles assument leur côté sauvage. C’est plus pop visuellement, avec des couleurs franches que je trouve glamour justement. Les femmes qui m’entourent, celles que je croise ou que j’admire,sont vraiment pour moi une grande source d’inspiration, j’aime explorer derrière une image, parfois lisse, les petites choses qui font une personne, fouiner derrière les apparences pour découvrir autre chose. Depuis que je suis maman, je m’interroge sur les modèles que j’ai eu et celui que je veux donner ….

Ces femmes ont toutes une tâche au coin de la bouche, est-ce du sang, du rouge à lèvres ?

J’aime bien qu’on se pose la question. Sans ou avec du rouge à lèvre, il y a un débordement. On peut imaginer que ces femmes ont mordu quelque chose ou qu’elles ont été mordues, mais c’est aussi une référence à l’animal, au sauvage.

D’ailleurs tu as choisi intituler cette exposition « Canine » ?

Pour plusieurs raisons. Il y a une citation de Pierre Nozière que j’aime beaucoup : « Mais d’homme à chien on peut tout de même s’entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les hommes quelques idées canines» … Mais la canine est aussi notre dent la plus pointue !

MARY CLERTÉ

‘CANINE’

du 14 février au 11 mars 2023

Galerie Pixi – Marie Victoire Poliakoff

95 rue de Seine 75006 Paris

Fabrice Juan

A deux pas du Palais Royal, rencontre avec Fabrice Juan dans les nouveaux bureaux de son agence d’architecture intérieure. Un très joli lieu qui abritera aussi ses créations de mobilier. Pour vous parler de son univers, nous avons choisi de revenir sur la réalisation d’un chantier, un sublime appartement parisien, mais surtout sur la conception d’une pièce qui, au départ, semblait anecdotique dans ce décor, avant d’échapper, en quelque sorte, au décorateur, en devenant une pièce iconique de sa collection de mobilier, une pièce qui nous plaît aussi beaucoup, entre autres parce qu’elle se nomme Le Saint-Germain !

Fabrice, en fait, c’est grâce à votre collaboration avec Métaphores pour le canapé Saint-Germain que j’ai découvert votre collection de mobilier ?

Fabrice Juan : C’est vrai que son style néo Art-Déco plaît beaucoup, c’est devenu une pièce un peu emblématique parmi celles que nous avons créées. Pourtant, le Saint-Germain a d’abord été une petite banquette spécialement conçue pour l’alcôve d’une chambre, puis je l’ai déclinée en banquette, en fauteuil et même en chaise, et c’est devenu l’une des pièces phares de notre collection de mobilier. Nous avons parfois des commandes spéciales, avec des dimensions différentes. Nous l’avons édité avec Métaphores, mais nous avons également réalisé une série très limitée de dix exemplaires pour rendre hommage au centenaire du Bauhaus. D’une petite banquette, c’est devenu une pièce aux formes élégantes mais généreuses et confortables.  

Même les animaux ont le leur aujourd’hui ?

F.J : J’aime bien que ce soit un objet d’assise, de confort, mais aussi un meuble de conversation, j’ai donc poussé le projet à l’extrême en le déclinant pour les chiens, c’était un clin d’œil mais cela rencontre un certain succès !

Parlons du chantier pour lequel a été créé le Saint-Germain justement, il était assez incroyable ?

F.J : J’avais une carte blanche pour cet appartement et ça c’est évidemment ce que l’on préfère en architecture intérieure. On peut alors pousser l’exercice jusqu’au bout, tout réinventer en partant d’une page blanche. Les lignes pures de l’appartement sont assez classiques. J’ai pu créer des plafonds à caisson, recréer des moulures, utiliser la matière et les volumes pour créer des liens. La plupart des meubles ont été dessinés et réalisés sur-mesure, en apportant un soin particulier au choix des différents matériaux. Comme cette commode dans la chambre de Maître, conçue en laque et laiton, qui démontre tout le savoir-faire de grands artisans.

Tout est très harmonieux, précis, construit, pourtant en vous parlant j’ai l’impression que vous travaillez aussi de manière instinctive ?

F.J : Mes débuts dans l’ébénisterie il y a une vingtaine d’années font que dans mes projets d’architecture intérieure, je dessine la plupart des meubles. Et ça commence en effet quelquefois sur un simple post-it ! Mais ensuite c’est un travail d’équipe. La mienne, à l’agence, pour les premières épreuves, les premiers essais, qui sont quelquefois longs. Avec les artisans ensuite qui, souvent, me guident à partir d’un dessin. Pour moi ce ne sont pas du tout des exécutants mais de véritables partenaires. Ici, par exemple, je voulais pour le salon principal une cheminée basse et longue. Avec l’Atelier Prométhée à Saint-Denis, nous avons cuit et émaillé spécialement chacun des carreaux, ce qui en fait une pièce unique.

Vos inspirations sont très diverses, quel en est le lien ?

F.J : Je ne suis pas sûr qu’il y en ait un. Des seventies je peux passer à des inspiration Art Déco. J’ai débuté dans l’architecture intérieure avec Jean-Louis Deniot, il y a une dizaine d’années. Avec lui j’ai beaucoup travaillé le néo-classique, c’est une excellente base pour s’échapper ensuite et ne pas avoir de limites dans les formes ou dans les matériaux, d’ailleurs je n’en oublie pas les codes, qui me servent toujours. Je suis aussi très admiratif et respectueux du cadre historique dans lequel s’inscrivent mes projets : pour ce chantier par exemple, j’ai choisi d’engager les artisans qui ont réalisé le dôme de l’Église Orthodoxe, visible depuis la fenêtre du grand salon, afin de reproduire les mêmes patines.

Vous ne souhaitez pas être reconnu pour un style très précis ?

F.J : Non, je n’ai pas vraiment envie d’avoir une ligne directrice, ce serait pour moi une façon de m’enfermer. Chaque meuble a une forme ou un style très différent des autres. Le travail de la matière me passionne, le bois, mais aussi la laque, la pierre, le marbre et les tissus bien -sûr. J’aime les associations aussi.

Vous travaillez aussi souvent avec les éditeurs ?

F.J : Je collabore souvent avec eux c’est vrai : avec la Maison Pouenat, j’ai réalisé le miroir Odéon avec du gypse très fin, gâché et feutré à la main. Avec Métaphores, nous avons drapé la banquette Saint-Germain et aujourd’hui avec Lelièvre le fauteuil Odyssée et le canapé Nymphe.

Comme d’autres décorateurs vous êtes attachés à une certaine idée du style français dans la décoration ?

F.J : Et même d’un certain art de vivre à la française, qui est exceptionnel, riche de tant de petites et de grandes choses. J’aime par exemple tellement la rive gauche au petit matin, quand tout est fermé et que les gens commencent à sortir. Les monuments qui parfois côtoient mes chantiers m’inspirent aussi beaucoup dans mes projets. Mais pour en revenir au style français, je partage les mêmes valeurs que celles des artisans avec lesquels je travaille. Les pièces que nous créons ensemble, le plus souvent uniques et numérotées, sont en quelque sorte des œuvres d’art et c’est vraiment une exception française.

FABRICE JUAN

350 rue Saint-Honoré 75001 Paris

01 42 33 02 28

www.fabricejuan.com