Yves et Victor Gastou

Le 10 mars dernier, Yves Gastou nous a quittés. Il était l’un des plus grands marchands d’art français mais aussi une figure incontournable de Saint-Germain des prés depuis plus de trente ans. L’œil rieur, bienveillant et toujours curieux, c’est lui qui a découvert avant tous les autres Ettore Sottsass, Shiro Kuramata ou Ado Chale. Yves était un grand galeriste mais aussi un grand homme : il avait conservé en lui une âme d’enfant éternel, qui s’émerveillait de tout, des petites comme des grandes choses. Collectionneur invétéré, il avait réalisé l’an dernier l’un de ses rêves, présenter son incroyable collection de bagues à l’Ecole des Arts Joaillers, dévoilant ici au public une part méconnue de lui-même.

On le retrouve avec cette interview que nous avions réalisée en 2018, accompagnés de Victor, son fils et son successeur, qui saura si bien continuer l’œuvre de son papa.

GALERIE YVES GASTOU Saint-Germain des prés Paris

Avec votre galerie, Yves, on traverse un siècle d’arts décoratifs.

Yves : C’est vrai, j’ai débuté avec l’Art Nouveau, puis l’Art Déco. En 1980, je suis parti pour l’Italie et j’ai découvert l’œuvre de Gio Ponti, Carlo Molino ou Scarpa dont j’ai pu acheter des pièces majeures. En voyant le design italien des années 50 et 70, je suis devenu fou. J’y ai rencontré Ettore Sottsass, une explosion de couleurs, des matériaux pauvres comme le Formica, une révolution !  J’ai créé cette galerie et j’ai commencé à y exposer les grands maîtres en alternance avec des créateurs plus jeunes, comme Dubreuil, Starck, Arad, Dixon ou Kuramata.

Et vous, Victor, quelles sont vos périodes favorites ?

Victor : J’ai été très marqué par le design des années 80-90, notamment avec le design italien, Ettore Sottsass, Alessandro Mendini, Gaetano Pesce, Andrea Branzi, et puis tous ceux dont j’ai cotoyé les œuvres, à la maison, durant mon enfance, Gio Ponti, Carlo Molino, et dans les années 70, j’aime beaucoup Oscar Niemeyer et Joe Colombo.

Qu’est-ce qui vous a décidé à rejoindre votre père ?

Victor : Un déclic. Je faisais une école de commerce, j’étais en stage en Chine, je ne faisais que rentrer des données dans un ordinateur mais j’ai vite ouvert les yeux : je ne voulais pas passer ma vie dans un bureau, j’avais besoin de retrouver cette énergie, ces choses merveilleuses que j’avais toujours côtoyé. Ca me manquait de découvrir de belles choses, d’être en contact avec de beaux objets au quotidien, je voulais retrouver tout ça.

GALERIE YVES GASTOU Saint-Germain des prés Paris

Vous aviez conscience, quand vous étiez plus jeune de vivre dans un univers exceptionnel ?

Victor : Non, je le réalise aujourd’hui justement, en étant vraiment immergé dedans, dans le travail et dans la vie.

Et vous Yves, vous aviez envie de travailler avec l’un de vos enfants ?

Yves : Je l’espérais. J’attendais que l’un ou l’autre prenne la décision mais je ne voulais pas que ce soit moi qui le leur demande. Avec Victor, on n‘est pas toujours d’accord, il a ses idées, moi les miennes, mais on se rejoint toujours. Je suis très heureux qu’il soit là.

Vous travaillez vraiment de concert depuis bientôt 10 ans ?

Yves : Oui, pour mettre en forme des projets, des One Man Show comme celui que nous allons présenter au PAD, on a besoin d’être deux et de travailler en accord.

Victor : J’ai quand même beaucoup poussé pour que l’on revienne au design contemporain ! Mais chacun de nous fait confiance à l’œil de l’autre.

Yves, vous avez sans doute été le premier antiquaire à ne pas créer de frontières entre les différentes périodes des Arts Décoratifs, et même à les associer en les exposant ensemble.

Yves : Oui, c’est vrai, nous avons été les premiers à faire ça, même si aujourd’hui c’est courant. J’ai toujours aimé mélanger les styles et les époques. C’est un peu l’ADN de la galerie et c’est comme ça que je concevais ce métier : ne jamais s’ennuyer, passer d’un mouvement ou d’un artiste à un autre, garder toujours l’œil ouvert sur autre chose, confronter le travail d’André Arbus ou de Jacques Quinet à celui de Joe Colombo ou Ron Arad, c’est passionnant !

Victor : C’est vrai qu’avant les antiquaires se consacraient à une période bien précise de l’histoire et n’en bougeaient pas de leur vie. C’était un peu ennuyeux, tu as fait l’inverse.

Yves : D’ailleurs, je suis persuadé que l’engouement actuel pour le design est en grande partie dû à Sottsass et aux mouvements italiens.

GALERIE YVES GASTOU Saint-Germain des prés Paris

Mais vous n’êtes jamais tombé dans le « côté déco » du métier ?

Yves : Jamais. C’est plus dangereux, mais c’est fabuleux, chaque exposition est une sorte de pari sur un travail, un artiste.

Vous suivez ensemble la scène émergente du design ?

Yves : Oui bien sûr, mais travailler avec une galerie ne les intéresse pas forcément, les jeunes designers créent souvent des collections pour de grandes marques. Dans une galerie, nous ne présentons que des pièces uniques ou numérotées.

GALERIE YVES GASTOU Saint-Germain des prés Paris

Commentl travaillez-vous avec les artistes ?

Yves : Comme dans un couple, c’est une histoire passionnante qui peut s’arrêter à tout moment. Mais j’ai eu des artistes très fidèles ! Sottsass par exemple : il avait cette générosité incroyable de toujours vouloir présenter ses nouvelles pièces en exclusivité à la galerie. Et à chaque fois il me demandait : « Mais comment fais-tu pour vendre tout ça ? ». Le plus inouï c’était peut-être Shiro Kuramata, si humble, si poétique. Il passait le balai avant le vernissage mais faisait des dîners fabuleux avec toute la diaspora japonaise parisienne, Kenzo, Issey Miyake … J’ai adoré aussi redécouvrir André Arbus, Gilbert Poillerat, Marc Duplantier, dont j’ai retrouvé une grande partie des pièces, puis plus tard Carlo Molino ou Gio Ponti. C’était un travail titanesque mais magnifique.

GALERIE YVES GASTOU Saint-Germain des prés Paris

Ce métier, c’était une vocation ?

Yves : Je suis totalement autodidacte. J’étais très dyslexique et j’ai quitté l’école tôt. Je passais mes dimanches dans les églises, j’entrais dans les propriétés que je trouvais belles et ma mère a compris qu’il y avait quelque chose à faire avec ça. Mes parents étaient tous les deux des esthètes, des passionnés d’art, de littérature… Ma mère a décidé me mettre en stage chez un antiquaire de Carcassonne.  Je crois qu’elle avait vu, elle, que c’était une vocation. Plus tard j’ai monté ma première galerie à Toulouse, puis j’ai eu un stand aux puces. Pendant cinq ans j’ai fait l’aller-retour chaque semaine entre les deux villes, puis j’ai décidé de venir vivre à Paris et d’ouvrir cette galerie.

Vous vouliez vraiment être à Saint-Germain des prés.

Yves : Je voulais absolument une galerie à côté des Beaux-Arts. La Galerie Mai était une galerie historique des années 50, elle représentait, Jouve, Le Corbusier, Perriand, Sarfati, j’aurais été fou de ne pas reprendre ce lieu, qui, en plus, jouxtait l’Ecole. Vous savez je la connais par cœur, c’est un lieu magique, hybride, unique. J’avais d’ailleurs déjà l’idée de faire des expos dans la chapelle. Je l’ai fait pour présenter l’ultime collection d’Ettore Sottsass en 2011, pour rendre hommage à mon ami, avec qui j’avais inauguré la galerie vingt-cinq ans plus tôt.

Justement, comment est née l’idée de créer cette façade incroyable en terrazzo noir et blanc ?

Yves : Pour l’inauguration de la galerie avec Sottsass, la façade n’y était pas encore. C’est pour sa deuxième exposition que nous avons pu la créer. En fait, quand il est arrivé devant la galerie, il m’a dit : « Gastou, Paris est une ville noire et blanche, ta façade sera noire et blanche ! »

Vous n’avez pas eu trop de mal à la faire accepter ?

Yves : Oh si ! J’ai mis quatre ans pour avoir l’autorisation. Quatre années à courir de ministère en ministère, j’y passais mes journées. Mais je ne voulais pas lâcher ! C’est Jack Lang qui a accepté, grâce à Anne-Marie Boutin qui dirigeait l’ENSCI.

Elle est désormais classée ?

Yves : Non, mais elle ne peut pas être détruite. On peut la déplacer mais avec l’obligation de la conserver. Maintenant que Victor est là, je pense qu’elle restera à sa place !

Vous avez toujours aussi été un grand collectionneur ?

Yves : Collectionneur, accumulateur, c’est une maladie ! Quand j’étais enfant il me fallait quelque chose, tous les jours. Un bonbon, un petit jouet, n’importe quoi, mais quelque chose ! Ma première bague, je devais avoir sept ou huit ans quand j’ai demandé à ma mère de me l’acheter, en vacances à Cadaquès. Aujourd’hui j’en ai plus de mille.

Pour ça aussi vous étiez précurseur, c’est aujourd’hui très à la mode.

Yves : C’est même devenu une collection unique que je montrerai en octobre à l’Ecole des Arts Joaillers. Je suis enfin récompensé de ma boulimie ! Mais j’ai arrêté les collections, même celle des bondieuseries !

Vous collectionnez aussi les bondieuseries ?

Yves : Oui, j’adore ! Les Vierge, les Jeanne d’Arc, les anges, le Christ, je les trouve beaux, mais il n’y a rien de religieux là-dedans, c’est juste esthétique. J’en ai ramassé certaines pour trois francs six sous dans les brocantes et je les sauve du trottoir, quand dans une autre vie ils ont dû être adorés ! Je ne vis qu’à travers ça : l’art, les arts décoratifs, la musique, la littérature, les bijoux … 

Vous êtes un véritable esthète, dans tous les domaines.

Yves : Sans doute. Je vis chaque jour, chaque minute, pour tout ça. C’est ma vie.

GALERIE YVES & VICTOR GASTOU

12 Rue Bonaparte  75006 Paris

01 53 73 00 10

Vincent Puente

Vincent Puente est un artiste multiple, à la fois auteur et illustrateur, il est surtout inventeur. D’objets (ses livres) et d’histoires (ses expositions). La précision est peut-être son arme : celle du trait dans ses dessins, celle des références historiques, iconographiques dans ses textes. Elle pourrait même parfois nous laisser penser que l’auteur et le sujet sont sérieux si ses vagabondages incessants entre fiction et réalité, ne finissaient souvent par nous plonger dans ce qui pourrait être des contes illustrés pour adultes curieux, des guides imaginaires pour voyageurs de l’âme ou des livres-objets pour collectionneurs esthètes, l’esprit dadaîste de Vincent semblant ne jamais avoir de limites. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est inventé ? Les recherches seraient trop longues pour le savoir, on préfère se laisser emporter d’un univers ou d’une époque à une autre, avec pour seul fil conducteur l’imagination de l’auteur.

Vincent, après nous avoir raconté une Histoire de l’Ombre dans le livre qui vient de paraître aux Editions de la Pionnière, tu nous entraines maintenant pour cette exposition à la Galerie Arthème, dans Une visite au Grand Marquisat de Bad Hanguleim.

Oui, comme je l’indique dans l’introduction du livre qui fait office de catalogue de l’exposition, j’ai découvert le Grand-marquisat de Bad Hanguleim par hasard, à la suite d’un incident de train. Je rentrais à Paris après un séjour à Vienne, mais le train, pour une raison que je continue d’ignorer, a été détourné de sa route juste avant d’arriver à Innsbruck. Après un long moment d’errance, tous les passagers ont été invités à descendre en gare de Bad Hanguleim. L’endroit est perdu au beau milieu des Alpes et ne manque pas de charme, surtout grâce à cette atmosphère particulière qui surprend le voyageur dès les premiers mètres parcourus dans les rues. C’est un sentiment assez indéfinissable que de brusquement douter de l’époque dans laquelle on évolue. A mesure que le regard glisse on hésite entre l’Empire et la République de Weimar avant que certains détails vous ramènent au XXIème siècle. Je suis resté dans cette parenthèse temporelle trois jours, durée bien suffisante pour, comme Hans Castorp dans La Montagne Magique, se sentir à la fois dégagé de toutes contraintes et bel et bien prisonnier en plein air.

Pourquoi de tels sentiments ?

Il y a dans cet endroit une ambivalence que, me semble-t-il, seuls les natifs peuvent supporter à la longue : au temps présent on substitue une volonté de préserver une sorte d’âge d’or dont la place sur une échelle chronologique est difficile à définir. L’ennui c’est que contrairement à ce qu’on croit communément, le passé est toujours à venir et, pour citer Borges, les historiens sont les prophètes du passé. Cette entreprise hasardeuse de préserver ce qui n’existe pas est certainement vouée à l’échec. A plus forte raison si, comme moi pendant mon séjour dans le Grand marquisat, on se trouve dans la position du voyageur qui pénètre par une nuit d’hiver dans une auberge isolée sans savoir à quel jeu on va lui demander de jouer pour écourter la veillée.

Encore une fois tu brouilles tous nos repères et nous promène dans l’espace-temps.

Le Vieux Continent réserve parfois à celui qui se donne la peine de se perdre la possibilité d’apercevoir des ombres projetées qui, comme dans la caverne de Platon, montrent une image possible du monde. Je ressens profondément la charge historique et émotionnelle liée à certains lieux qui ont existé ou qui existent toujours mais dont on ignore aujourd’hui la localisation exacte, comme par exemple la Bialowieza, la grande forêt continentale qui descendait des plaines russes sans discontinuer jusqu’au nord de la France. Elle subsiste encore en Pologne et en Biélorussie. On y chassait encore l’auroch dans les années 30.

Cette visite dans le Grand Marquisat est aussi l’occasion pour nous de découvrir une nouvelle galerie de portraits et de personnages originaux : le Grand marquis Josef V, Fraü Grüber, Horacio Abbaddie, les jardiniers du parc les Pavaneurs, la confrérie des bergers forestiers …

Oui, il s’agit bien de personnages, pour moi, des archétypes, comme dans une pièce de théâtre. Ils portent de vague costumes folkloriques, souvent en rapport avec leur fonction ou leur profession. Des architectes, des jardiniers, des veneurs passent ainsi sur la scène et observent le visiteur égaré dans leur pays.

L’architecture et les jardins semblent tenir une place importante dans le Grand Marquisat.

Oui, pour que les hommes évoluent, il leur faut un décor. A tout prendre, je préfère dessiner des lieux agréables, du moins en apparences. Architectures et jardins sont pour moi sources d’un danger diffus, la promesse d’une catastrophe, l’imminence du déluge en quelque sorte qui ordonne le silence aux oiseaux.

Ton bestiaire aussi évolue au fil du temps, dans le Grand Marquisat il est plutôt majestueux.

J’essaie en effet de dessiner des bêtes plutôt que des animaux. Une manière pour moi de leur conserver leur mystère et leur sauvagerie. C’est une sorte d’exorcisme inversé : cerfs de corail, oies écarlates, dogues polychromes sont partie de mon héraldique intime. Fascination et effroi sont les côtés opposés de la même médaille.

Quel lieu nous conseillerais-tu si nous avons l’occasion de visiter le Grand Marquisat ?

L’endroit le plus étonnant qu’il m’a été donné de voir au Grand Marquisat est certainement le Château des voilages. C’est une sorte de haute tour à la fois massive et élancée que j’ai prise d’abord pour un moulin disproportionné qui s’élève tout au fond des jardins du palais sur une butte artificielle, loin derrière le grand bassin dont elle ponctue la perspective. Toujours en activité de nos jours, cette structure monumentale sert, comme son nom l’indique, à sécher au grand air les tentures, rideaux et tapisseries qui ornent le palais. Elle est actionnée par une grande roue située à l’intérieur dans laquelle on met les chiens de chasse de la grande marquise afin de préserver leur forme physique lorsque la saison de la chasse est achevée. La course des dogues poursuivant un gibier feint entraine la rotation des pales préalablement chargés des voilages à sécher.
Je ne l’ai pas dessiné, trop compliqué.

En Visite

Carnet de Voyage au Grand Marquisat de Bad Hanguleim

Galerie ARTHEME

31 rue de Beaune 75007 Paris

Julien Drach

L’atelier germanopratin de Julien Drach est un vrai décor, celui d’un chineur passionné, qui mélange les époques et les univers pour créer le sien, unique. Des objets antiques, posés ici et là, côtoient les créations de Tommaso Barbi, de Barovier & Toso ou encore d’Ingo Maurer, et sur les murs, ses photographies, immenses, profondes, presque majestueuses, finissent de conquérir les visiteurs.
Dans une première vie Julien était comédien et réalisait des courts-métrages. Déjà, il photographiait beaucoup mais c’est il y a cinq ans seulement, à l’invitation de la Maison Européenne de la Photographie, qu’il a commencé à montrer son travail. Un travail qui occupe depuis ses jours et ses nuits, sa vie parisienne comme ses voyages.

Julien, ce n’est pas un atelier dans lequel vous travaillez, mais plutôt un décor de collectionneur !

Je chine beaucoup depuis toujours, je collectionne, et je n’ai rien contre le côté décoratif des œuvres, bien au contraire, puisqu’elles sont là pour que nous vivions avec. D’ailleurs j’accepte toujours d’aller présenter mes photographies, même les très grands formats, chez les collectionneurs, pour qu’ils puissent voir comment elles fonctionneront in situ. Il y a des correspondances entre mon travail et celui du décor, je collabore d’ailleurs souvent avec des décorateurs ou des galeries d’antiquités et de design. Pierre Passebon a, par exemple, montré quelques-unes de mes photos pour le PAD Monaco en mai dernier. En fait, j’ai presque plus d’affinités avec le monde de la décoration qu’avec celui des galeries. Et j’aime aussi que cet atelier soit un lieu d’échange et de rencontres, pour cela il faut que le décor s’y prête, que les gens y retrouvent mon univers. La tête en pierre par exemple, a été offerte à mon père quand il était étudiant aux Beaux-Arts. C’était en 1948, il passait tous les jours devant la vitrine d’un antiquaire de la rue des Canettes et fumait une cigarette en contemplant cette tête qu’il adorait. Au bout d’un an, la propriétaire lui a demandé d’entrer, ce qu’il a fait timidement, presque en s’excusant. Elle lui a dit “Jeune homme, tous les jours vous regardez cette tête que vous aimez … “, mon père a répondu, “Oui je l’aime beaucoup …”, et elle lui a dit “Elle est pour vous !”,  préférant la lui offrir que de la vendre à quelqu’un d’autre. C’est une belle histoire !

Vous montrez vos photographies depuis seulement quelques années, pourtant vous y travaillez depuis déjà longtemps ?

Oui j’ai pris confiance dans mes images au retour d’un voyage à Naples grâce au regard bienveillant de mon ami le photographe Benjamin Didier, qui m’a poussé à montrer mon travail à tous.

Vous utilisez souvent de très grands formats ?

Ici vous voyez des formats de 100 x 150 cm mais j’ai déjà réalisé des commandes de 200 x 150. Je travaille vraiment sur des formats très différents. C’est souvent le sujet qui définit le format, mais aussi la manière dont je vais travailler, avec du Polaroïd, du numérique ou de l’argentique. Et ce sont souvent les défauts qui m’intéressent, pas la perfection, je ne suis pas un technicien de l’image.

Julien Drach, Rome

Dans IN-VISIBLE, votre série sur les murs, par exemple, la photographie devient ainsi presque picturale.

Je travaille en quelque sorte de l’infiniment petit à l’infiniment grand, mais j’avoue que j’aime beaucoup les grands formats. J’aime que l’on soit troublé par la « double vision » qu’ils procurent, que l’on soit en quelque sorte happé par l’abstraction. Je suis photographe dans la mesure où j’utilise un appareil photo, mais ce sont la peinture et le cinéma qui m’inspirent avant tout. Je vous l’ai dit, je deviens technicien par la force des choses, pour obtenir ce que je veux. Je suis moi aussi parfois le premier étonné du résultat. J’ai commencé IN-VISIBLE, cette série de photographies sur les murs à New York il y a quelques années, je l’ai continuée à Paris, à Berlin, à Naples, les derniers datent d’une résidence d’artiste à la Villa Médicis à l’automne dernier. J’essaye toujours de restituer l’énergie de la ville, quelle qu’elle soit.

L’Italie semble beaucoup vous inspirer, vous avez aussi beaucoup travaillé à Naples ?

Je suis fou de cette ville ! Son atmosphère correspond bien à mon travail. Le Musée d’Archéologie par exemple me fascine un peu plus à chacune de mes visites. La Méditerranée en général m’inspire, et de plus en plus. J’ai un lien très puissant avec elle. L’aventure de ma résidence à la Villa Médicis a, elle aussi, été vraiment importante. Quand on arrive dans ce lieu, on ressent une vraie pression tant il est fascinant, mais cela m’a en fait donné des ailes, une énergie folle, la Villa est tellement inspirante ! J’y ai travaillé comme un fou, sur ma série de Murs, mais aussi sur la réserve des Statues.

Julien Drach, Villa Médicis
Julien Drach, Villa Médicis

Mais tous ces lieux sont par nature sublimes, c’est une toute autre histoire avec votre travail sur les chantiers, intitulé Construction. Pourtant on y découvre à travers votre objectif une immense poésie.

Là aussi, tous ces éléments, ces murs, ces sols inachevés, ces objets de travail posés ici et là peuvent prendre une dimension poétique insoupçonnable si on les regarde différemment. Pour moi ils deviennent les éléments d’un décor inachevé et prennent alors une toute autre dimension.

Julien Drach, Construction

Le portrait est une part moins connue de votre travail ?

J’essaye de mettre les gens en valeur, mais ici encore c’est l’humain, c’est l’âme qui m’intéressent. D’une manière générale je travaille sur l’éphémère, même si la photographie est par essence éphémère, mais souvent les lieux ou les sujets que je photographie ne perdureront pas dans le temps et c’est cela qui m’inspire.

Comme pour la série des Fleurs ?

Elle date de l’an dernier. J’en ai présenté une partie chez Galignani, à l’invitation de Danielle Cillien Sabatier. Jamais je n’aurais pensé faire cela. Je sortais alors d’une longue période sur des chantiers, et puis tant de grands avaient travaillé sur ce sujet, Irving Penn, Cy Twombly, Robert Mapplethorpe, Sarah Moon … Mais je refuse de ne pas me renouveler parce que d’autres ont travaillé sur le sujet. Comme le disait Cocteau, « Tout ça ce sont les branches d’un même arbre » ! Ce qui importe après tout, c’est la vision de l’artiste et non pas le sujet.

Yves Gastou

L’Incroyable Collection

On connaît l’antiquaire de génie, moins le collectionneur. Pourtant c’est sans doute cette passion incroyable, démesurée, pour les objets, pour la découverte, qui a mené Yves Gastou à devenir marchand, à rendre célèbres des artistes encore méconnus du design contemporain comme Sottsass, Mendini ou Kuramata.

Yves est un original, un poète. Et de son enfance en pays cathare il a gardé tout l’imaginaire. Vers 12 ans, lors d’une procession avec l’évêque de Narbonne, sa mère l’attrapa parce qu’il avait fait six ou sept fois le tour pour embrasser la main de l’évêque, Yves lui répondit alors : « Mais Maman, sa bague est si belle ! ».

Cette collection, Yves l’a constituée comme un irréductible chineur : des bagues d’homme, plus de mille, de toutes époques, de l’antiquité au contemporain, de toutes provenances, du Japon au Mexique, de l’Afrique à l’Inde ou à l’Amérique. Des bagues antiques de l’ancienne Égypte, des bagues de doges du XVIIe siècle ou de bikers américains des années 1970. Un univers mystique, iconoclaste, parfois provocant mais toujours poétique.


Bagues-épiscopales or-jaune, listel de perles ou de corde autour de la pierre citrine et améthyste,
Mellerio dits Meller, XIXe-siècle

Bague vanité, or blanc, hématite taille brillant rond, André Lassen, circa 1970

Yves, nous découvrons enfin cette incroyable collection.

Yves Gastou : Cette collection c’est toute ma vie. Comme pour toutes les autres, j’ai aimé rechercher ce que les gens ne regardaient pas, ou plus. Celle-ci je l’ai commencée tôt, vers l’âge de sept ans, avec une chevalière gravée à mes initiales, réclamée chaque jour à ma mère avant qu’elle ne se décide enfin à me l’offrir. C’était à Cadaquès, en Espagne. Depuis je n’ai jamais arrêté, en chinant dans les brocantes, les ventes aux enchères, dans les fonds de stocks des joailliers, les fonds d’ateliers, mais aussi au cours de mes voyages.

Ce sont des vanités que je vois souvent à vos mains et ceci bien avant que cela ne devienne une mode.

Yves Gastou : Oui, c’est vrai. Je ne sors jamais sans bagues depuis très longtemps. C’est aussi une forme de protection. Jusqu’aux années 30 et depuis des siècles les hommes portaient des chevalières avec leurs initiales ou leurs titres de noblesse. Puis ça a disparu pour revenir aujourd’hui chez les jeunes hommes, ceux qui acceptent leur androgynie, ce qui à mon avis est essentiel pour tout être dans la vie.


Importante bague, spectaculaire améthyste taille marquise, épée de chevalier sertie sur la pierre et pavée de diamants et rubis,couronnes superposées sur l’épaule, griffes et croix romanes ornant le chaton, maxime gravée sur le pourtour « Vox populi, vox dei » en référence à l’appel populaire à la croisade lancé par les prédicateurs itinérants, Lydia Courteille, pièce unique, création contemporaine

On commence par le néo-classique, avec des têtes à l’antique ou des armoiries en entaille ou en camée, des bagues de doges de Venise, des bagues de chevalier, et tout mon imaginaire, le Christ, la couronne d’épines, la croix … Puis la Chevalerie que j’affectionne forcément avec mon enfance à Carcassonne, les croisades, Jeanne d’Arc, l’une de mes icônes. Le néo-gothique avec des bagues du 20ème souvent provocantes : des têtes de mort, des cercueils … Et le religieux, j’ai sans doute la plus jolie collection de bagues de doges et d’évêques : des plus folles, durant des siècles, aux plus humbles à partir des années 50,  notamment celles de Mellerio dits Meller, le plus ancien joaillier de la place de Paris et le plus important fournisseur du clergé depuis le XVIIIe siècle. Elles sont le reflet d’une époque où les évêques portaient de véritables oeuvres d’art, des chefs-d’œuvre de réalisation. Enfin y a les Vanités, qui subliment et conjurent à la fois la mort, et les bagues ethniques qui sont souvent des souvenirs de voyage. En Orient par exemple j’ai toujours été fasciné par la facilité qu’avaient les hommes de porter des bijoux. Au Mexique aussi j’ai découvert des trésors. On termine avec les Curiosités : l’érotisme, les machines et bien-sûr les bagues d’artistes !


Bagues, intailles de cornaline, grenat et agate, montures néo-antiques en or jaune et argent, époque 19e siècle

Olivia Roland

Elle rédige des portraits de créateurs, se plonge dans les sagas des acteurs du luxe, s’intéresse à la culture ou l’art de vivre pour les plus jolies publications. Mais si je rencontre aujourd’hui Olivia Roland, c’est parce qu’elle est elle-même une créatrice multi facettes avec, depuis toujours, l’upcycling comme credo. Dans son atelier-appartement, à l’ombre du jardin du Luxembourg, tout est à son image : beau, créatif, féminin, chaleureux, intime. Entre ses mains, chaque chose prend une forme nouvelle, unique, à mi-chemin entre la mode, la décoration et l’artisanat d’art.

Olivia, tu as toujours fait de l’upcycling dans tes créations, bien avant que cela ne devienne un mouvement dans la mode, mais comment est né le Pokicoat, cette cape réversible doublée d’un patchwork de foulards de soie anciens ?

Un jour, il y six ou sept ans, je suis tombée en arrêt sur un fond de foulards vintage dont les soies étaient incroyables : de véritables tableaux datant des années 50 à 80. C’était l’été, je l’ai acheté mais je ne savais pas trop ce que j’en ferais. L’hiver est arrivé et, comme je suis frileuse, j’ai eu l’idée de créer cette pièce, un vêtement hybride, entre le poncho, le kimono et la cape, complètement réversible, qui convient aux femmes comme aux hommes, et qui peut se porter de mille façons. Certains sont complètement fous, mélangeant les brochés aux soies multicolores, d’autres plus sages, en cachemire uni et foulards aux imprimés classiques, mais chacun est unique, comme celui qui se l’approprie.

Tu as toujours beaucoup chiné ?

Oui toujours. Je chine partout, en France et à l’étranger. C’est comme ça que je trouve des merveilles. J’ai toujours créé des choses. Bien avant la mode de l’upcycling. Je portais des pièces que l’on me donnait et que j’adaptais tandis que j’en donnais moi-même, modifiées d’un revers de tissu ou de boutons anciens. J’aime profondément que la matière circule. Je crois que je n’obéis pas aux tendances, cette envie, ou ce besoin de transformer les choses, de les rendre vivantes, je l’ai toujours eu en moi. Comme une nécessité d’accompagner le mouvement naturel de la vie.

Tu développes désormais ta cape en association avec les ateliers Petit h, sorte de laboratoire de création pour Hermès ?

C’est une si jolie histoire, et une chance folle que mon Pokicoat, pièce qui glorifie la beauté du foulard de soie, ait séduit les ateliers Petit h.  Quelle joie, et quel honneur, de composer des pièces uniques, à partir des matières exceptionnelles réunies à Pantin, et de côtoyer les artisans de la Maison.

Dans les ateliers Petit h, on associe tous les savoir-faire de la maison Hermès avec celui des artistes et des designers, qui, comme toi, créent de nouveaux objets ou vêtements à partir des fonds de matières ?

Oui, l’idée géniale et visionnaire de Pascale Mussard, à l’origine de Petit h, c’est d’avoir rassemblé en un lieu unique toutes les matières non utilisées par la Maison mère et ses filiales. Et d’avoir demandé à des créateurs extérieurs d’imaginer à partir de morceaux de cuir, de verre, de métal, des pièces uniques réalisées in situ par les artisans. Quand je travaille pour Petit h, aujourd’hui dirigé par Godefroy de Virieu, c’est pour composer des capes avec une liberté totale dans l’association des foulards et des matières.

La production reste très limitée et la fabrication tout à fait artisanale ?

Absolument. Petit h, ce sont des pièces élaborées une à une et diffusées en petites quantités, dans la boutique de la rue de Sèvres, au travers de ventes événementielles et désormais d’un site. Et je suis si heureuse car ma cape plait ! Elle figure parait-il au palmarès des créations les plus désirées.

Avec ces patchworks de foulards, tu associes toutes sortes d’étoffes ?

Oui, du cuir, du cachemire, des draps de laine brodés magnifiques, de l’éponge et même de la fourrure. Cette cape, comme ils la nomment chez Petit h, est une page blanche. Son architecture permet toutes les fantaisies. On peut lui ajouter un col, des poches, la raccourcir ou la rallonger. Et en dehors de Petit h, je continue à la fabriquer avec mes propres matières.

Lorsqu’on les regarde, posées à plat, tes créations ressemblent à de vrais tableaux.

J’utilise les foulards comme un peintre les couleurs, j’ai sans doute un œil, une sensibilité artistique. Et tant mieux quand mes créations touchent au cœur et à l’âme ou disent quelque chose.  Je crois que j’ai surtout un sens du mélange. J’ose faire coexister des choses et ça marche, me dit-on ! C’est tellement réjouissant.

Tu as longtemps parlé de l’intime dans tes créations. Comme avec l’écriture, tu racontais des histoires ?

C’est vrai. C’est peut-être aussi une manière d’être au monde. Après la mort de ma mère par exemple, j’ai commencé à créer des collages où je réunissais des photos dont je n’avais plus les négatifs, des mots, des lettres, pour ne pas figer les choses, mais les transformer, une manière aussi d’éviter la nostalgie, de passer à autre chose, d’épouser l’impermanence.

Depuis l’enfance, je crée et surtout transforme des tas de choses. Dans notre maison familiale, j’ai retrouvé des jouets miniatures, des objets anciens, disparates, certains précieux, d’autres pas. J’ai décidé d’en faire des colliers avec des rubans. Comme des objets oubliés à qui je donnais une nouvelle vie. Ils ont eu beaucoup de succès ; j’ai été distribuée au Palais de Tokyo, aux Galeries Lafayette. Je chinais, des amis me donnaient des objets dont ils ne voulaient plus, j’entassais boîtes à trésors et à boutons, et fabriquais des colliers qui réhabilitaient la clef laissée au fond du tiroir.

Tu crées aussi des vêtements, des coussins, des plaids, qui sont, encore une fois, des pièces uniques ?

Oui avec des foulards ou des tissus vintage. J’adore également détourner les choses, que des rideaux deviennent des robes, des draps brodés une tunique d’été ou qu’à l’inverse, un tissu de costume se transforme en jeté de lit, et j’aime tellement les étoffes, elles murmurent à tous mes sens !

Crédits Photo : 1,3,4,5 Julien Drach ; 2,6 Astrid di Crollalanza ; 7,8 Fabrice Gousset

oliviarolandconcept@gmail.com

Marie-Virginie et Clémence Dru

On croise parfois des familles qui forment des sortes de tribus artistiques. Des familles où les passions semblent se transmettre, se partager, de génération en génération. C’est le cas des Dru. Les parents d’abord, Jean-Marie, figure incontournable du monde de la publicité et Président de l’UNICEF, Marie-Virginie, sculptrice et écrivaine. Puis les enfants, Pierre-Marie et François-Marie, les deux fils de Jean-Marie, tous deux musiciens et compositeurs, Noémie, la fille de Marie-Virginie, réalisatrice de films et de séries à succès, et enfin les petits derniers, Clémence et Matthieu, créateurs de Côme Editions.

Aujourd’hui c’est un rendez-vous mère-fille que nous avons : Marie-Virginie, vient de publier un livre, Aya, chez Albin Michel, succès public et critique de l’été ; Clémence, avec Côme Editions, sa marque, lance un concept éthique, Seconde Vie, qui fera sans aucun doute des émules dans le petit monde de la mode. Noémie est absente, elle est en train de terminer son dernier film, mais dans nos échanges elle n’est jamais très loin.

Clémence, Côme Editions, c’est une histoire de famille ?

Clémence : Une histoire de frère et sœur d’abord, mais encouragée par toute la famille, qui nous soutient depuis le début. Maman a beaucoup collaboré avec nous, elle a fait des photos, écrit un texte, créé des vitrines … Même les gens avec lesquels nous travaillons, sont pour nous une sorte de famille, nos relations sont empreintes d’honnêteté et de sincérité. C’est important de donner un sens à ce que nous faisons, d’avoir quelque chose qui nous guide. Et nos parents nous ont tous, leurs cinq enfants, beaucoup inspirés dans ce sens. Eux-mêmes étaient très impliqués depuis longtemps dans plusieurs associations au Sénégal, notamment La Maison Rose, et dès la création de Côme nous avons décidé de leur reverser 20% des gains sur nos modèles brodés. Notre plus grande satisfaction est de savoir que grâce à cela, nous permettons à des femmes de s’en sortir seules.

Marie-Virginie : J’ai vraiment l’impression que ta génération cherche à donner du sens à chaque chose, je vous admire.

C’est plutôt rare de trouver une jeune Maison qui parvient à être aussi éthique et solidaire.

Clémence : Bien-sûr nous voulions, Matthieu et moi, que nos créations aient un sens, une histoire à raconter, même une valeur sentimentale, mais aujourd’hui nous souhaitons être éco-responsable : produire artisanalement, en petite quantité, que nos vêtements soient fabriqués à Paris. C’est parfois compliqué parce que les gens nous disent que pour nos broderies par exemple, cela coûterait beaucoup moins cher si elles étaient réalisées à la machine, mais alors cela n’aurait plus le même sens.

Tu vas encore plus loin cette année avec la Collection Seconde Vie.

Clémence : C’est la collection la plus éthique de Côme Editions. L’idée est de ne plus produire de tissus, il y en a déjà tellement ! Pour l’instant nous utilisons nos chutes, mais nous n’en aurons bientôt plus et nous préparons des collaborations avec d’autres maisons pour récupérer les leurs. On est aussi en train de créer le Côme Studio, un bureau de style qui nous permettra de dessiner et créer pour d’autres marques, avec une vision éco-responsable.

Marie-Virginie : Moi il y a autre chose que j’adore chez Côme, c’est que c’est vraiment intemporel !

C’est vrai, Matthieu et toi avez réussi à créer un vestiaire qui ne se démode pas d’une saison à l’autre.

Clémence : Un peu comme le mien en fait. Je ne pourrais pas créer un vêtement que je n’aimerais pas porter, juste parce que cela correspond à la mode. D’ailleurs j’achète peu de choses et j’aime les conserver longtemps. Et à l’inverse je ne comprends pas qu’on achète des vêtements qui ne durent pas. Pour les formes, je crée seulement celles que j’aime, je ne regarde pas les cahiers de tendances. Avec Matthieu, nous faisons aussi très attention aux matières. Souvent nous tombons d’abord sous le charme d’un tissu, pour le toucher, pour l’imprimé et cela donne le ton de ce que nous allons créer.

Mais la création de Côme dont tout le monde parle, c’est quand même cette petite veste brodée que l’on commence à croiser un peu partout. C’est rare d’avoir une pièce phare après seulement cinq ans d’existence, tu pensais qu’elle rencontrerait un tel succès ?

Clémence : La veste Théo. Au début je voyais un microcosme la porter, aujourd’hui moi aussi j’en croise dans la rue ou sur les épaules de gens connus. J’ai d’abord créé cette petite veste toute simple en satin et puis un jour, nous étions à la Maison Rose avec ma sœur Noémie et en voyant les créations de l’atelier, je lui ai proposé de faire broder une de nos vestes avec le mot de son choix. L’empiècement dans le dos s’y prêtait parfaitement. Aujourd’hui, le succès est tel que nous avons une chef d’atelier au Sénégal, qui dirige un lieu que nous appelons l’Atelier des Rêves. Elle fait appel aux femmes de la Maison Rose, mais aussi à des femmes de Dakar qui sont en situation précaire, pour réaliser nos broderies. Ici aussi nous essayons d’être éco-responsable en réunissant les commandes pour que les envois ne soient effectués que toutes les six à huit semaines.

Certaines de tes clientes, que tu nommes joliment les Comètes, forment presque une communauté ?

Clémence : Oui certaines nous sont vraiment fidèles, elles sont un peu devenues nos ambassadrices. Au-delà des créations, elles aiment aussi le projet. Aujourd’hui la plupart de nos vestes sont fabriquées sur-mesure, avec des broderies cachées, des motifs imaginés par nos clientes. On choisit ensemble le tissu, la couleur, un imprimé, puis elles la personnalisent et cela devient vraiment leur veste, un objet unique et souvent sentimental. Nous avons créé un nouveau modèle cette année, qui a plus la forme d’un bomber, il porte le nom de Noa, mon petit garçon qui a tout juste un an !

Ta collaboration avec Ondine Saglio, chez CSAO, pour les broderies des vêtements Côme, ce n’est pas non plus un hasard ?

Clémence : C’est une histoire de famille recomposée et encore d’Afrique ! Ca c’est le charme de Maman, elle a cette faculté de réunir les gens autour d’elle. Ondine est la demi-sœur de Noémie et en quelque sorte la mienne. Sa mère, Valérie Schlumberger a créé La CSAO (Compagnie du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest) il y a 25 ans pour permettre aux femmes sénégalaises d’être indépendantes financièrement. Encore une histoire de savoir-faire et de vies humaines. La Maison rose est un lieu de vie et de travail où règnent la joie, les chants, les rires des enfants.

Marie-Virginie, Aya, l’héroïne de ton roman, trouve, elle aussi, refuge à la Maison Rose ?

Marie-Virginie : L’histoire m’a été inspirée par une petite fille, Sophie, que j’ai connue à la Maison Rose. On y croise vraiment des destins incroyables, des destins brisés, foudroyés, mais il y a toujours des histoires de résilience et de joie. On aide les jeunes filles ou les jeunes femmes à accepter leur enfant, à l’aimer, même s’il est le fruit d’un drame.

Ce livre est une magnifique histoire de résilience, mais tu y évoques aussi en filigrane la violence des échanges humains actuels entre les deux continents, notamment avec les migrants.

Marie-Virginie : J’ai voulu parler de l’omerta qui existe au sein des familles ou des communautés, mais aussi de cette désillusion, de ces souffrances, auxquelles nous ne devrions jamais nous habituer. Parfois, individuellement, c’est difficile de réagir ou d’aider. Il y a des murs devant nous tous, sur les deux continents. Mais on oublie souvent que les gens qui partent le font par solidarité familiale, pour aider les leurs.

Toi-même tu as élevé tes enfants dans cet amour du Sénégal. L’Afrique est un peu ton second continent ?

Marie-Virginie : Noémie y est arrivée à dix jours. Elle aimerait d’ailleurs faire un film de l’histoire d’Aya. J’ai des racines là-bas, depuis longtemps maintenant. J’y suis partie pour la première fois à 22 ans et depuis j’y retourne chaque année. Mon fief c’est l’Ile de Gorée. C’est un pays où l’on trouve beaucoup de joie de vivre, de légèreté, malgré la souffrance ou la dureté des choses.

Tu montres peu ton travail de sculpture, souvent inspiré aussi par l’Afrique, même si tu es très occupée en ce moment avec Aya.

Marie-Virginie : Je pense que la sculpture m’a aidée à écrire ce livre, dans ma manière de travailler. J’ai toujours créé beaucoup de personnages. Quand je sculpte, c’est comme si je les avais déjà en moi et qu’entre mes mains tout à coup ils surgissaient ! Pour Aya, il s’est produit un peu la même chose : J’ai écrit le premier chapitre d’un seul jet un mardi et le jeudi suivant, dans mon atelier, j’ai sculpté mon personnage, l’histoire pouvait donc continuer. Neuf mois plus tard mon livre était écrit et les choses se sont enchaînées très rapidement, comme dans un rêve.

Clémence : Tout cela au moment même où tes deux filles étaient enceintes …

Marie-Virginie : Oui, c’est vrai, cela nous a pris neuf mois à chacune !

J’ai l’impression qu’au-delà de tout, ce qui vous lie aussi, mère et filles, c’est une grande joie de vivre.

Clémence : Ca aussi je crois que nous le devons à Maman, c’est une Femme enfant, dans le sens où elle a construit sa vie de femme en conservant son âme d’enfant.

Marie-Virginie : Oui c’est le monde de l’enfance qui m’inspire. Sa joie et sa poésie. Mes filles sont comme ça aussi, elles mettent de la poésie dans toutes leurs réalisations. C’est important la poésie !

Marie-Virginie Dru

Aya

Ed. Albin Michel

*

Collection Seconde Vie

Côme-Editions

Marie-Victoire Poliakoff

Pénétrer l’univers de Marie-Victoire Poliakoff c’est aussi rencontrer celui de sa famille, de son clan tant aimé, où l’amour est une valeur absolue. Son grand-père Serge, son père Alexis, sa mère Helen, ses frères, sa fille Sacha …

C’est aussi parler d’une histoire, d’un siècle d’histoire, à travers la Russie, l’Europe … et les rues de Saint-Germain des prés, souvent teintées ici de couleurs slaves.

Il faut remonter un fil qu’elle déroule doucement, en parlant peu d’elle-même et surtout des siens.

On revient souvent vers l’enfance, heureuse, insouciante, « Je ne passe pas un jour sans penser à mes grands-parents », lorsqu’ils vivaient tous ensemble dans le même immeuble de la rue de Seine, que Marie-Victoire visite encore parfois. « C’était la veille Russie ! Mon grand-père avait d’abord prêté son atelier à mes parents, au fond de l’appartement pour en faire leur chambre, avant que nous puissions avoir le nôtre, dans le même immeuble. »

Table ouverte, maison accueillante, amis anti conformistes, « J’ai le souvenir d’une petite fille gaie comme un pinson dans ce milieu artistique. J’étais une enfant, mais les adultes me faisaient de la place, j’étais considérée. »

Un pas de côté dans le passé, avec la fuite de Serge Poliakoff de Russie en 1918, laissant toute sa famille derrière lui. « Quand il a quitté la Russie et qu’il est arrivé en France en 23, après un périple de 5 ans, il vivait en jouant de la guitare dans les cabarets russes. C’est d’ailleurs là qu’il a connu ma grand-mère, qui elle, venait d’Angleterre.’

Devenu parents d’Alexis, la famille loge dans de petits hôtels ou des pensions de familles, entre la rue de Seine, la rue du Vieux Colombier et le Boulevard Saint-Germain. « Toute sa vie a eu comme épicentre Saint-Germain des prés. C’était le quartier de ses rêves, il ne voulait habiter qu’ici. ».

Serge continue de jouer de la guitare, mais il décide de reprendre des cours de peinture dans les Académies, notamment celle de la Grande Chaumière, et sait tout de suite qu’il ne veut plus faire que cela, peindre. Pourtant il continuera encore quelques années à jouer, le soir, pour pouvoir nourrir sa famille.

«Ca a commencé à marcher pour lui au milieu des années 50, mais ce n’était pas la grande vie ! D’ailleurs, j’ai toujours entendu mon grand-père dire qu’on pouvait tout perdre du jour au lendemain. »

« Mon père était très proche lui aussi de son père, qui le poussait à développer ses dons artistiques. Pour moi ce ne fut pas très différent, mais je voulais créer, plus tard, une Maison de couture, j’en parlais à tout le monde, je dessinais beaucoup, j’avais même créé mon logo !».

Marie-Victoire suit ses parents et ses grands-parents partout, en voyage, dans les expos, le clan soudé, toujours. Son premier choc artistique, elle l’a dans la galerie de Monie Calatchi, Boulevard Saint-Germain, devant une boite d’allumettes géante de Raymond Hains. Des années après, en la revoyant, elle comprendra pourquoi elle a voulu faire ce métier, devenir galeriste.

Seule ombre au tableau de cette enfance heureuse, l’école : « J’y suis entrée à 7 ans et tout de suite j’ai eu l’impression qu’on m’enfermait. Ca a un été un vrai choc. Alors je m’échappais en rêvant, j’étais toujours dans la lune. D’ailleurs je m’échappe toujours de la même manière aujourd’hui quand je suis dans des lieux qui me déplaisent. »

Sans doute encore un peu attachée à la douceur de l’enfance, elle commence, devenue adulte, par créer une boutique de jouets anciens qu’elle va chiner dans l’Europe entière, passionnée par les arts populaires et le travail des artisans d’art.

Un jour, elle imagine pourtant une exposition qui décidera du reste de sa carrière : elle demande aux artistes qu’elle connaît «S’ils veulent bien jouer avec elle ». Ben, Martine Aballéa, Patrick Chauveau, Paul Cox, Jean Clerté, Roland Roure, Jean-Luc Poivret ou Marco de Gueltzl répondent présents. Ils créent des pièces spécialement pour l’exposition et en retour Marie-Victoire crée une figurine en plomb à leur effigie.

Elle continue avec d’autres volets sur le sujet et au bout de deux ans réalise que ce qui la passionne vraiment, en fait, ce sont les artistes. Elle laisse alors tomber les jouets pour commencer son activité de galeriste. Toujours rue de Seine.

Ses choix artistiques se font « comme en amitié, par affinités. J’aime tellement de choses différentes. Mais tous les artistes que je représente ont une certaine poésie, dans leur travail surtout, mais dans la vie aussi, et j’aime les poètes.  La poésie c’est tout ce qui reste. Et c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire. Quand je fais des expositions collectives, c’est vrai que l’alchimie entre les œuvres naît toujours, donc il y a forcément quelque chose qui les lie, tous. »

Marc Boisseul
Bernard Cousinier

« Un jour quelqu’un m’a dit que je choisissais des artistes dont le travail pouvait côtoyer celui de mon grand-père, sans lequel, c’est vrai, je ne pourrais pas vivre. »

Sa galerie, elle, reste volontairement un peu confidentielle. On sonne pour y entrer. Il y a la galerie proprement dite, mais aussi, au fond, ce qu’elle a appelé Le Boudoir, un lieu minuscule, un peu comme une tente nomade ou une roulotte tzigane, où tous ses artistes se côtoient, où tout le petit monde onirique de Marie-Victoire se mélange, une sorte de cabane chic où n’entrent que les initiés.

« J’aime l’idée d’un lieu un peu confidentiel, mais j’aime aussi beaucoup les gens, alors j’essaye de lier les deux. D’ailleurs dans cet endroit j’ai rencontré beaucoup de gens qui ont compté dans ma vie. Je n’en changerai pour rien au monde. Ma vie est à Saint-Germain des prés, j’y ai tout vécu ». Marie-Victoire aime viscéralement ce quartier : « Pour moi il est toujours resté le même, c’est mon histoire. Je ne vois même pas quand une nouvelle boutique ouvre. »

Aujourd’hui Sacha, la fille de Marie-Victoire a terminé les Beaux-Arts … Une histoire d’amour, d’artistes et d’âme slave qui se transmet de génération en génération ….

GALERIE PIXI


95 Rue de Seine 75006 Paris

01 43 25 10 12

Jennifer Noble

Une enfance new yorkaise, des parents jamaïcains, une première vie de top model à Milan, une folle passion pour les accessoires depuis toujours, un chic très parisien … quelle équation merveilleuse pour devenir une vraie germanopratine. Jennifer Noble, sublime liane aux yeux verts nous reçoit dans sa première boutique, rue Bonaparte, un lieu dont nous partageons la mémoire, mais ça c’est une autre histoire …  Ses créations sont de véritables petits bijoux emblématiques d’une fabrication française unique au monde. Rencontre.

Iris Noble Bags Sacs Accessoires Paris Sainr-Germain des prés

Jennifer, IRIS NOBLE est encore une toute jeune Maison ?

Jusqu’ici j’étais consultante pour plusieurs marques, mais j’avais vraiment envie de créer la mienne. J’ai toujours eu une vraie passion pour les accessoires, je les collectionne beaucoup, j’en trouve partout au cours de mes voyages.

Vous aviez déjà une idée de l’équipe avec laquelle vous alliez travailler ?

J’ai mis deux ans à la réunir, à trouver les artisans avec lesquels je voulais travailler, ici, en France. Pour les peaux j’en ai choisi trois, dont un que je partage avec Hermès. Pour la fabrication, j’ai fini par rencontrer celui avec qui je pourrais vraiment travailler de concert. Quelqu’un d’exceptionnel, qui maitrise son art à la perfection.

Puis est venue la recherche d’un lieu. Je ne voulais pas d’une boutique traditionnelle, mais je rêvais d’un endroit plus vaste où je pourrais recevoir mes clients, concevoir avec eux le sac de leurs rêves, en prenant le temps de leur faire toucher les peaux, de leur montrer des associations de textures, de couleurs, leur montrer toutes les étapes de la fabrication. Pour ça je souhaitais une adresse nichée un peu à l’écart, à la fois chic et confidentielle, où je pourrais recevoir chaque client sur rendez-vous et je l’ai trouvée ici, au cœur de Saint-Germain.

Vous avez une collection de six modèles, en deux tailles qui ont tous un style vraiment très différent.

Six modèles qui portent chacun le prénom d’une femme de ma famille, ma mère, mes sœurs, mes filles. Ils ont en effet chacun un usage et un style différents. Je les voulais tous intemporels, indémodables, pour que chacune puisse se les approprier différemment et surtout qu’on puisse se les transmettre.

Vous avez une collection de six modèles, en deux tailles qui ont tous un style vraiment très différent. Six modèles qui portent chacun le prénom d’une femme de ma famille, ma mère, mes sœurs, mes filles. Ils ont en effet chacun un usage et un style différents. Je les voulais tous intemporels, indémodables, pour que chacune puisse se les approprier différemment et surtout qu’on puisse se les transmettre.

Cela doit être merveilleux de participer à la création d’un aussi bel accessoire avec vous.

Les clients apprécient cette expérience un peu unique. C’est aussi leur création, même si je suis là pour les guider. Ils s’approprient vraiment leur modèle, ce qui le rend peut-être encore plus luxueux !

Cela doit être merveilleux de participer à la création d’un aussi bel accessoire avec vous. Les clients apprécient cette expérience un peu unique. C’est aussi leur création, même si je suis là pour les guider. Ils s’approprient vraiment leur modèle, ce qui le rend peut-être encore plus luxueux !

Comment travaillez-vous pour la fabrication ?

Python, crocodile, galuchat … toutes nos peaux sont achetées en France. L’artisan avec lequel je travaille fabrique chaque pièce à la main de A à Z, ce qui lui permet de tout contrôler, pas un détail ne lui échappe. Je dessine le modèle. Puis les peaux sont découpées à la main, ainsi on utilise au mieux ces peaux extraordinaires. Avec les chutes, je crée d’ailleurs de petits accessoires à glisser dans les sacs. Ensuite la fabrication prend entre un et deux mois, cela dépend de la complexité du modèle. Nous portons autant d’attention à l’intérieur qu’à l’extérieur, il doit presque être aussi beau. Là aussi nous utilisons de très belles peaux, du daim ou de l’agneau, et nous portons beaucoup d’attention à la gravure, aux fermoirs, tout doit être parfait.

Comment travaillez-vous pour la fabrication ? Python, crocodile, galuchat … toutes nos peaux sont achetées en France. L’artisan avec lequel je travaille fabrique chaque pièce à la main de A à Z, ce qui lui permet de tout contrôler, pas un détail ne lui échappe. Je dessine le modèle. Puis les peaux sont découpées à la main, ainsi on utilise au mieux ces peaux extraordinaires. Avec les chutes, je crée d’ailleurs de petits accessoires à glisser dans les sacs. Ensuite la fabrication prend entre un et deux mois, cela dépend de la complexité du modèle. Nous portons autant d’attention à l’intérieur qu’à l’extérieur, il doit presque être aussi beau. Là aussi nous utilisons de très belles peaux, du daim ou de l’agneau, et nous portons beaucoup d’attention à la gravure, aux fermoirs, tout doit être parfait.
Comment travaillez-vous pour la fabrication ? Python, crocodile, galuchat … toutes nos peaux sont achetées en France. L’artisan avec lequel je travaille fabrique chaque pièce à la main de A à Z, ce qui lui permet de tout contrôler, pas un détail ne lui échappe. Je dessine le modèle. Puis les peaux sont découpées à la main, ainsi on utilise au mieux ces peaux extraordinaires. Avec les chutes, je crée d’ailleurs de petits accessoires à glisser dans les sacs. Ensuite la fabrication prend entre un et deux mois, cela dépend de la complexité du modèle. Nous portons autant d’attention à l’intérieur qu’à l’extérieur, il doit presque être aussi beau. Là aussi nous utilisons de très belles peaux, du daim ou de l’agneau, et nous portons beaucoup d’attention à la gravure, aux fermoirs, tout doit être parfait.

Vous avez aussi commencé une ligne de lifestyle, créée avec le même artisan.

Des accessoires chic : un sac porte-bouteilles, pour offrir une bouteille de champagne par exemple, ou encore un jeu de backgammon précieux.

Dans votre espace, tout le mobilier et les objets sont également à vendre.

J’adore la décoration, je fais fabriquer certains meubles et je chine beaucoup. Si un client aime un canapé ou une table, il peut l’emporter et ainsi le décor change avec les saisons.

IRIS NOBLE

70, rue Bonaparte 75006 Paris

01 42 03 58 43

Sur rendez-vous

Nils-Udo

Nils-Udo, pouvez-vous nous décrire les grandes lignes de cette nouvelle installation, Black Bamboo , réalisée pour la Fondation Groupe EDF ?

Nils-Udo : L’espace d’exposition et toute l’architecture du lieu seront complètement plongés dans le noir. Les fenêtres seront occultées, le sol, le plafond, les murs, tout ce qui est habituellement visible sera en noir. Sur le sol de la salle du rez-de-chaussée, au milieu, je placerai un petit rond d’un diamètre approximativement de deux mètres et demi fait de gravier de marbre blanc. Dessus, je poserai sept grands œufs en marbre noir, comme une couvée. Puis, autour de celle-ci, je « planterai », du sol jusqu’au plafond de la mezzanine, une bonne centaine de tiges de bambous que j’ai sélectionnées et qui proviennent de la bambouseraie d`Anduze dans le Gard. Tout sera donc dans le noir, sauf la « couvée » éclairée par un spot depuis les parties hautes de la salle. Et j’ai donc appelé cette pièce nouvelle « Black Bamboo ».

Depuis les années 1970, vous avez toujours réalisé vos installations avec la nature en extérieur, dans la nature ou parfois dans un contexte urbain ouvert. Est-ce la première fois que vous travaillez dans un espace clos, intérieur ?

Nils-Udo : Cela m’arrive rarement, mais ce n’est pas la première fois. Il y a une trentaine d’années, en 1987, j’avais réalisé une grande installation dans le hall d’un très grand shopping center, le Tamagawa Takashimaya Shopping Center à Tokyo. J’avais, mais c’est vraiment un hasard, planté cent grands bambous dans des pots et des vivan-ts. C’était une forêt de bambous ! Devant j’avais fait installer un champ de fleurs rouges, puis j’avais attaché des fleurs de la même variété sur les tiges de bambous, d’abord très bas puis toujours plus haut jusqu’à ce que les fleurs disparaissent dans cette forêt. À Paris, les bambous ne seront pas plantés, il y aura seulement les cannes coupées qui seront fixées au sol et au plafond. Il n’y a pas ici de plantation.

Cette installation Black Bambou pour la Fondation groupe EDF évoque celle, monumentale, que vous avez réalisée l’année dernière pour la Fondation Carmignac, en extérieur, sur l’île de Porquerolles, La Couvée. Le thème du nid vous intéresse depuis longtemps ?

Nils-Udo : Oui, la thématique est la même. Sinon, que là, je suis à l’intérieur et qu’il n’y a rien de vivant. Les bambous ont été coupés. Le marbre noir des œufs vient d’Espagne et le gravier de marbre blanc d’Italie, de Carrare. Je travaille actuellement beaucoup sur le thème de la couvée. Et le nid a toujours été présent et me préoccupe depuis des décennies. J’ai réalisé mon premier nid en 1978, dans le nord de l’Allemagne, avec des branches de bouleaux, de la terre, des herbes et des pierres. Depuis ce premier nid, j’en ai réalisé d’autres, au Japon, ou dans le Sud de la France, ou ailleurs dans le monde. Pour la Fondation groupe EDF, ce thème du nid est revenu. J’ai ajouté ces œufs qui viennent donc au milieu de l’installation, qui n’est pas véritablement un nid mais qui appartient à cette même thématique.

Comment allez-vous travailler, dans la pénombre de l’exposition, la lumière qui pointera sur les œufs ?

Nils-Udo : Il y aura simplement un, deux ou trois ou quatre spots au maximum fixés au plafond, juste audessus de la couvée. Ce sera la seule source de lumière, qui filtrera de cette « forêt » de bambous. Par ailleurs, parce que les œufs en marbre noir de la petite couvée seront posés sur un lit de gravier de marbre blanc et directement éclairés, ils seront parfaitement visibles.

Y a-t-il une raison particulière au choix du nombre 7 ?

Nils-Udo : Le nombre 7 me convenait par rapport à l’espace disponible et par rapport à l’idée même du projet, cette sorte de forêt de bambous au centre de laquelle apparaît cette couvée.

Et pour le bambou ?

Nils-Udo : J’aurais pu choisir des branches de frênes ou d’épicéas, mais je pense que le bambou se prête mieux à la réalisation de cette pièce et de son thème.

La nature est au cœur de votre travail artistique depuis vos débuts à la fin des années 1950. Très jeune, dans votre enfance en Allemagne, vous avez été en contact profond avec celle-ci. Cela a-t-il eu une influence sur vos choix de motifs ?

Nils-Udo : J’ai eu la chance de passer les principales années de mon enfance dans un château de BasseFranconie, le Schloss Klingenberg, isolé à la campagne. Nous étions toute l’année dehors, au contact des arbres, des plantes sauvages, des baies, des oiseaux, dans les vergers, dans les prés, dans la forêt ou la vallée, à se promener ou à se baigner dans la rivière, dans le Main. Oui, ces années m’ont marqué pour la vie. Aujourd’hui, je vis en Haute-Bavière, dans la région des lacs de Chiemsee et Simsee, dans un petit village où j’ai mon atelier, et je me promène toujours autant dans la forêt ou je nage dans le lac.

Comment envisagez-vous l’environnement naturel où viennent se placer vos installations réalisées dans et avec la nature ?

Nils-Udo : Quand j’arrive dans la nature, c’est toujours sans idée préconçue. Mon travail consiste toujours à réagir à ce qu’offre la nature, puis le travail thématise les éléments et les phénomènes naturels, et tout ce qui ne fait pas partie de l’intervention est écarté.Je ne suis pas un sculpteur.Je ne meuble pas la nature avec un objet préfabriqué. Je thématise la nature et l´œuvre d´art c´est la nature elle même ! Mon travail consiste uniquement en cela, rien d’autre. Je trouve des prétextes me permettant d’ouvrir les yeux et les cœurs à la réalité de la nature. Je suis un réaliste, avec tout ce que je fais.

Comment avez-vous appréhendé la contrainte du volume architectural de la Fondation groupe EDF ?

Nils-Udo : Là aussi, il s’agit d’une réaction par rapport à un espace disponible. Cette fois je mets en scène un espace intérieur, comme je mets en scène la nature. C’est vraiment l’axe de mon travail.

Vous avez commencé par être peintre et, en 1960, vous décidez de venir à Paris pour apprendre la peinture. Après ce séjour parisien d’une dizaine d’années, vous retournez en Allemagne, vous cessez brutalement la peinture et commencez la réalisation de ces pièces dans la nature qui ont fait de vous l’un des pionniers de « l’art dans la nature », voire d’un « art écologique »…

Nils-Udo : Oui, tout à fait, je viens de la peinture. Mes années parisiennes ont été presque uniquement des années de peinture. J`allais jusqu`à l`abstrait, mais finalement la nature a toujours été mon thème. Lorsque je suis rentré en Bavière à la fin des années 1960, j’ai poursuivi quelque temps la peinture mais, très vite, je me suis trouvé dans une impasse. Je ne savais plus comment continuer. Puis, ce fut radical : je ne voulais plus peindre un arbre, je voulais le planter. C’est ainsi que j’ai entrepris de louer des terres chez des paysans autour de mon village. J’ai tout de suite commencé à réaliser mes propres plantations. En 1972, j’ai conçu ma première installation dans la nature, dans un ravin. Et, depuis, je travaille dans et avec la nature. Mais je veux dire aussi que je suis un autodidacte dans tout ce que je réalise par mon art.

Depuis quelques années, vous êtes revenu à la peinture et vous passez de nombreuses heures dans votre atelier de Riedering, en Bavière à peindre…

Nils-Udo : Depuis environ huit ans, j’ai repris la peinture. Et à chaque minute de libre, je peins parce que je dois rattraper les quelques décennies durant lesquelles j’avais abandonné le tableau. Je suis extrêmement inspiré, je m’y absorbe totalement, parce que la nature est un thème à plus jamais inéxpuisable !

Lorsque l’on regarde vos tableaux, on est effectivement frappé par la subtilité et les luminosités de la couleur, par les accords chromatiques qui structurent la surface de la toile. Pouvez-vous préciser quelles ont été les influences picturales dans votre travail ?

Nils-Udo : Il n’y a pas vraiment d’influence. Mais, vous savez, les « héros » de ma jeunesse étaient Van Gogh et Gauguin, deux artistes qui ont travaillé avec la nature, qui l’ont aussi thématisée. Enfin, non, je puise dans toute l’histoire de la peinture.

Est-ce qu’aujourd’hui la peinture est devenue pour vous le médium principal ?

Nils-Udo : Non, non. Je pratique les deux disciplines simultanément ainsi que la photographie. Je travaille dans la nature et je travaille dans l’atelier. Voyez-vous lorsque je suis dans la nature et que je ressens une expérience profonde, forte, le résultat sera ou une installation dans cette nature ou la réalisation d’un tableau dans mon atelier. La thématique et le point de départ sont les mêmes. Nous vivons actuellement une destruction préoccupante et apparemment inexorable de la nature et de ses écosystèmes.

Vous avez travaillé dans des environnements naturels aux quatre coins de la planète, comment percevez-vous ce phénomène qui touche les forêts, les mers, les océans, les rivières, les glaces, les végétaux… ?

Nils-Udo : Cette dégradation des milieux naturels est une catastrophe dans le monde entier. Je le constate depuis des années partout où je vais, partout où je suis. Ce sont des phénomènes semblables que j’observe. Par exemple, en Allemagne, des millions d’arbres sont morts durant cet été 2019 à cause d’une très forte sécheresse. Tous les arbres en Allemagne du Nord et de l’Est sont extrêmement abîmés, affaiblis. L’État a décidé de replanter des millions d’arbres face à cette situation. Voilà, c’est seulement un exemple de la catastrophe due aux phénomènes extrêmes du réchauffement climatique, qui touche la nature un peu partout dans le monde. Un autre point concerne notre agriculture moderne qui exploite et appauvrie la nature comme jamais avant dans l`histoire.

Revenons à l’installation Black Bambou . Elle sera donc plongée dans le noir, mais sera-t-elle aussi entourée de silence ?

Nils-Udo : C’est vrai, mais il y a toujours beaucoup de monde dans ce lieu de la Fondation groupe EDF. J’aimerais quand même que tout reste dans le calme. Le noir, la pénombre invitent au silence. Pour ce qui concerne les visiteurs, ils pourront donc entrer dans la salle du rez-de-chaussée, circuler autour du bas de l’installation. Mais ils auront aussi la possibilité de monter au premier étage, sur la mezzanine, et regarder du haut vers la couvée, vers l’intérieur du nid.

NILS-UDO

Black Bamboo

du 29 novembre 2019 au 2 février 2020

Espace Electra – Fondation EDF

6 rue Récamier 75007 Paris

Robert Mazlo

Le luxe ultime pour un bijou : qu’il soit créé pour vous, à votre image, et qu’il soit à la fois imaginé et créé par le même joaillier. Des pièces uniques que Robert Mazlo réalise dans son atelier aux portes de Paris, tout en perpétuant une tradition familiale qui a débuté en 1470. Et dans sa galerie germanopratine, c’est aux artistes du bijou contemporain international que ce grand amoureux des arts fait la part belle.

Robert Mazlo, dans cet atelier vous imaginez et réalisez seul vos bijoux. Vous êtes le seul à travailler ainsi en Europe aujourd’hui ?

La joaillerie est un art très secret et très compartimenté. En fait pour qu’une seule personne connaisse tous les métiers nécessaires à la création d’un bijou, il lui faudrait presque un apprentissage de 160 ans. C’est pourquoi différents corps de métiers coexistent. Les maisons de haute joaillerie font appel à des artisans de génie mais qui ne communiquent pas du tout entre eux et qui travaillent même parfois dans des pays différents. Ici, dans cet atelier, tous les métiers de la joaillerie sont réunis pour me permettre d’accomplir moi-même toutes les opérations nécessaires  à la création d’une oeuvre: l’alliage, la fonte des lingots, le laminage, l’étirage, la sculpture sur cire, la cire perdue, le travail traditionnel à l’établi (limage, perçage, soudure, etc), la ciselure, le repoussé, le sertissage, la gravure, l’émaillage, le polissage, la galvanoplastie, la taille des pierres. La seule chose que je ne fais pas, c’est d’aller extraire moi-même les matériaux que j’utilise !

Robert Mazlo – Bague “Imperator”

Vous dites que de nombreux ateliers sont à l’étranger, pourtant Paris reste une place unique au monde pour la joaillerie ?

Oui, et je pense qu’elle le sera toujours en tant que capitale historique de la joaillerie mais elle ne pourra conserver cette place à long terme que si elle maintient à la fois un haut niveau d’éducation technique et une créativité en phase avec son époque. Beaucoup d’ateliers se trouvent  maintenant en Chine, et la 3D se substitue, petit à petit, à tous les savoir-faire manuels qui obligeaient l’artisan à exercer son esprit et à trouver des solutions inédites. Les éléments constitutifs des bijoux, chatons, corps de bague ou maillons arrivent déjà apprêtés dans les ateliers.  Cela n’est pas nouveau mais c’est un aspect de ce métier qui est souvent méconnu du grand public. Aujourd’hui la joaillerie se résume le plus souvent à un simple travail d’assemblage qui ne sollicite que peu de savoir-faire et encore moins de créativité de la part de ceux qui l’exécutent. De mon côté, j’ai tout mis en oeuvre pour réunir  ces métiers en un seul lieu, comme un îlot dans lequel je résiste !

Quels sont, en quelques mots, les principales étapes de fabrication d’une bague ?

Chaque pièce est différente, d’autant qu’il m’arrive très souvent de travailler à partir d’un bijou existant qu’il s’agit de déconstruire pour le réinventer. Mais quitte à schématiser un peu disons que je pars de la matière brute, or ou argent, et non d’un métal déjà apprêté. Je procède moi-même à la fonte dans des lingotières. Les alliages, dont j’ai des centaines de recettes, ne sont malheureusement plus enseignés en France aujourd’hui.

Ensuite, je sculpte le métal avec un ciselet et un marteau puis je peux éventuellement émailler à l’égyptienne, c’est à dire à chaud, technique que j’ai apprise dans les ateliers traditionnels pendant mes années de formation italiennes. J’utilise également la fonte à la cire perdue pour certains corps de bague et surtout je taille moi-même les pierres brutes. Chaque pierre et sa mise en scène au travers du sertissage s’envisagent de manière différente en fonction de ce que l’on veut faire dire à l’oeuvre.

Comment avez-vous fait pour connaître ainsi tous ces corps de métier ?

Je suis né dedans mais surtout, j’ai continué à apprendre toute ma vie, me retirant parfois pendant plusieurs années pour me consacrer à la recherche. Il faut sans cesse expérimenter pour trouver les meilleures résolutions techniques d’une expression artistique.

Robert Mazlo – Bague “Castiglione”

Vous ne réalisez jamais deux fois le même bijou ?

J’ai toujours envisagé mon métier ainsi, comme une association étroite entre art et joaillerie. Le bijou doit ressembler à celle ou à celui qui le portera, qu’il soit fait sur-mesure ou le fruit d’une élection, comme lorsque vous retrouvez le reflet exact de ce que vous êtes dans une oeuvre d’art. Idéalement, il faut aussi qu’il le protège, car le bijou est un talisman. Les métaux, leur forme, doivent s’ordonnancer différemment pour chaque individualité. Même la structure formée par les pierres ou le choix des pierres en fonction de leur système cristallin spécifique doivent être pensés en harmonie avec la personnalité du porteur. Un bijou réussi est le reflet de son propriétaire.

Est-ce que devenir joaillier était pour vous une évidence, après une si longue histoire familiale ?

Non. Adolescent je voulais écrire, utiliser les mots pour raconter des histoires. Mais dès l’âge de 14 ans, je passais mon temps libre dans les ateliers pour apprendre le métier. Depuis, je raconte donc des histoires, les miennes et celles des autres, à l’aide de mon propre langage, en créant des bijoux uniques, des oeuvres-histoires à porter.

Combien de temps prend la réalisation d’un bijou ?

C’est très variable mais le sur-mesure permet justement ce luxe de prendre le temps, de capter l’essence d’une personnalité, pour que la personne garde ensuite, toute sa vie durant, le souhait de porter son bijou, qu’il soit hors du temps et transmissible. Si une pièce est faite à son image, elle sera nécessairement composée de suffisamment de strates de significations pour ne jamais cesser de surprendre. C’est cette unicité qui fait d’un bijou une véritable œuvre d’art.

Robert Mazlo – Bague “Entre deux Mondes”

C’est l’objet de nombreuses discussions, avant d’entamer le processus de création ?

Oui, car je dois non seulement « capter » une sensibilité, mais aussi la guider et saisir sa structure. Chacun porte une part de divin en soi qui doit transparaitre dans le bijou. Même le triste, le grave, le drame peuvent être sublimés et devenir beaux. Femmes ou hommes, mes clients ne sont pas forcément très friands de bijoux à la base. La plupart du temps, ils n’ont pas d’idée précise de ce  qu’ils souhaitent, mis à part l’envie de porter un objet qui soit absolument unique et un prolongement d’eux-mêmes.

Le bijou devient presque un objet transitionnel ?

Oui tout à fait ! Les gens touchent d’ailleurs beaucoup leurs bijoux lorsqu’il s’agit de se rassurer. Surtout dans des situations de stress ou de fortes émotions. Le bijou est un peu comme le drapeau d’une nation, il parle pour vous. Inconsciemment ou non, on s’en sert pour signifier quelque chose aux autres, au monde. Mais encore une fois, c’est avant tout un talisman, il est là pour protéger celui ou celle qui le porte. Il peut cristalliser aussi bien l’amour que la crainte, la haine que le désir  que des personnes auraient pu diriger autrement sur la personne elle même. En fait c’est un bouclier autant qu’un drapeau. Il n’y a qu’à voir l’usage qu’en font des femmes politiques comme Madeleine Albright ou plus récemment la reine Elisabeth II d’Angleterre pour comprendre à quel point un objet aussi anodin qu’une broche peut s’avérer un puissant moyen de délivrer un message que les conventions ne permettent pas de dire tout haut …

Robert Mazlo – Bague “Adamas Rex”

Deux de vos créations figurent dans des collections très prestigieuses :  la bague « Le Fil du Temps », classée au nombre des dix bagues les plus emblématiques du 20ème siècle par l’Historisches Uhren-Museum de Wuppertal, et la bague « Hermès Trismégiste » au Deutsches Edelstein Museum d’Idar-Oberstein, en Allemagne

Oui, l’Historisches Uhren-Museum possède une collection de montres et de bagues très importante, certainement comparable à celle du Victoria and Albert Museum à Londres. Il faut dire que le bijou contemporain est depuis longtemps beaucoup plus apprécié dans le reste de l’Europe, aux États-Unis et plus récemment en Asie. Pourtant beaucoup d’artistes de ces pays souhaitent exposer à Paris.

Justement, dans votre galerie germanopratine vous avez créé un lieu hybride, qui mélange art et joaillerie, qui réunit les artistes autour de thématiques très diverses.

Je n’imaginais pas d’autre lieu pour cette galerie. Je ne voulais pas qu’elle soit située dans un quartier traditionnellement dévolu au bijou et j’étais magnétiquement attiré par ce quartier. Historiquement, le creuset du bijou se trouve à Paris et dans des endroits comme celui-ci. J’ai depuis découvert que Benvenuto Cellini, qui est pour moi un « Dieu » de l’orfèvrerie, travaillait à quelques mètres de là, à l’Hôtel de Nesle, pendant son séjour à Paris. D’ailleurs, pour moi les mouvements artistiques les plus marquants prennent leur source dans ce quartier, quelle que soit l’époque. Les artistes sont vraiment heureux d’exposer dans ce lieu, à Paris. Et de mon côté, j’aime l’idée de faire renouer la création contemporaine avec l’histoire, l’art et le sacré.

Mais vous auriez aussi pu choisir de créer un lieu plus classique, où vous n’auriez montré que vos créations.

J’ai toujours eu envie de créer un lieu où les visiteurs et les collectionneurs découvriraient une autre approche du bijou, vu comme une œuvre d’art à porter, toujours dans un dialogue entre art et joaillerie. Les hommes notamment, sont souvent plus sensibles à cette manière de voir le bijou,  totalement différente de la joaillerie traditionnelle qui le cantonne à une fonction ornementale.

De mon côté, cela me permet de dédier de plus en plus de temps à mes oeuvres de création pures et de voyager à la rencontre des artistes, des galeries et des institutions du monde entier pour concrétiser des partenariats et des collaborations futures. Aujourd’hui le bijou sur-mesure n’occupe plus qu’une part infime de mon temps et seulement s’il représente pour moi un challenge stimulant techniquement et humainement. Cela me permet de privilégier des projets artistiques personnels qui feront ensuite l’objet d’une exposition à la galerie.

Coco Fronsac exposition “Le Génie des Images” , septembre 2018, Galerie La Joaillerie par Mazlo

Chacune des expositions de la galerie s’approche d’ailleurs de manière très différente, vous mixez parfaitement les genres entre joaillerie et art contemporain.

Tout simplement parce que le bijou contemporain, la joaillerie d’auteur et l’art contemporain poursuivent le même but : exprimer un point de vue singulier sur des sujets à la fois universels et en phase avec les préoccupations de leur époque.

Je travaille par exemple depuis plusieurs années sur un projet d’exposition pluridisciplinaire qui devrait voir le jour à l’automne 2020 et pour lequel je créé non seulement un corpus de bijoux pièces uniques sur le thème du Tarot mais aussi un nouveau tarot de Marseille en collaboration avec l’artiste-graveur Thomas Perino. Cette exposition sera aussi l’occasion d’inviter 21 artistes du bijou contemporain à livrer leur interprétation personnelle d’une lame du tarot. Chaque thématique nous permet d’inviter aussi bien des artistes du bijou contemporain que des  artistes évoluant dans d’autres disciplines. A chaque fois, c’est un nouveau dialogue, de nouvelles rencontres. C’est passionnant et très enrichissant et cela ouvre des champs d’exploration infinis pour les artistes comme pour les collectionneurs.

LA JOAILLERIE PAR MAZLO

31 rue Guénégaud 75006 Paris

01 53 10 86 04

Raphaël Le Berre & Thomas Vevaud

Raphaël Le Berre et Thomas Vevaud se sont rencontrés il y a 25 ans sur les bancs de l’école Camondo. Ils ont créé leur agence d’architecture il y a 10 ans et, de projets en projets, ont développé leur propre ligne de mobilier. Cette collection de fauteuils et de banquettes, de commodes, consoles, guéridons, miroirs, paravents ou tapis est aujourd’hui exposée dans une galerie qui lui est dédiée. A L’occasion de l’ouverture de cet espace, rencontre avec deux architectes d’intérieur passionnés.

C’est un véritable écrin cette galerie !

Raphaël Le Berre : Oui, elle représente notre signature, notre univers, aussi bien dans l’aménagement intérieur que dans le choix des couleurs associé à celui de notre mobilier. Nous avons pris le temps d’appréhender l’espace avant de l’investir vraiment. Nous avons toujours souhaité être dans ce quartier, au sein du Carré Rive Gauche, particulièrement rue de Verneuil, entourés d’antiquaires et de décorateurs que nous apprécions.

Parlez-moi de la Collection que vous présenterez ici ?

Thomas Vevaud : Nous avons toujours dessiné du mobilier pour nos chantiers. Toutes les pièces de notre collection sont nées d’un projet. Nous voulions les rassembler, les présenter, dans un même lieu.

Votre style est très affirmé, dans les formes comme dans les matériaux que vous utilisez ?

Raphaël Le Berre : On est un peu lassés des lignes anguleuses contemporaines, on préfère travailler les formes ondulantes, rondes, gourmandes. Elles sont un peu notre signature mais elles trouvent aussi leur source dans l’écriture riche des années 30.

Thomas Vevaud : Mais nous ne sommes pas fâchés avec la ligne droite non plus ! Comme pour les matériaux c’est l’association des formes qui nous intéresse.

Raphaël Le Berre : Nous travaillons aussi beaucoup l’entrechoc et la mise en valeur des matières, pour leur beauté intrinsèque, leur brutalité… On travaille de concert avec les artisans d’art, parfois plusieurs pour un même meuble. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes personnes que nous retrouvons en architecture sur nos chantiers, ferronniers, ébénistes … nous sommes tous très soudés.

Vous m’avez dit que votre mobilier prenait souvent forme au cours de vos chantiers ?

Thomas Vevaud : Oui, la conception du mobilier est presque indissociable de nos projets architecturaux. Dès les premières esquisses, les premiers plans présentés à nos clients, les meubles sont déjà là. Cela leur permet souvent de se projeter dans un chantier qui sera parfois long et ils apprécient ensuite d’avoir des pièces uniques dans leur décor. Un projet est donc souvent le moment de création d’une pièce, qui viendra ensuite s’inscrire dans notre collection de mobilier.

Raphaël Le Berre : Le processus commence d’ailleurs souvent avec le dessin d’un tapis sur-mesure. C’est un travail de longue haleine mais c’est lui qui donne le ton. Selon les matières, les formes ou les couleurs données au tapis, l’inspiration sera donnée pour notre mobilier, comme pour les textiles des assises par exemple.

Thomas Vevaud : Cela redimensionne aussi la pièce ou la circulation : dans les grands espaces notamment, le tapis crée des sous-espaces, des « boites dans la boite ». On peut alors s’amuser à retravailler le plafond en négatif, en dôme ou en staff, ou traiter la verticalité́ avec des luminaires. Le mobilier vient ensuite lui aussi reconditionner les lieux.

La couleur est également un élément important de votre univers ?

Raphaël Le Berre : Elle est essentielle. Et elle évolue : nous osons aujourd’hui des tons que nous n’aurions pas travaillé́ il y a encore quelques années. Nous avons la chance de vivre une époque qui permet les brassages de styles, de matériaux comme de couleurs ! Nous avons toujours travaillé la couleur différemment, en la posant au plafond par exemple, pour imaginer des boites.

Mais dans vos décors les associations restent toujours très harmonieuses ?

Thomas Vevaud : Bien sûr, tout dépend du projet, de la lumière, des goûts du client. Mais nous recherchons toujours un spectre chromatique qui s’associera ou s’opposera avec un blanc, un beige ou une couleur plus crayeuse par exemple. Nous aimons chahuter les ambiances feutrées !

Raphaël Le Berre : Traiter l’architecture dans l’architecture en créant des liaisons entre formes, couleurs ou matières, c’est un échange permanent entre nous deux, nous sommes très complémentaires. Dans notre travail on est un peu à la croisée des chemins du stylisme et de l’architecture.

Thomas Vevaud : L’architecture intérieure reconditionne le format des choses, elle permet de créer des liaisons, des perspectives, c’est un peu comme au théâtre !

Thomas Vevaud : C’est aussi, je crois, un métier de maturité. Après Camondo il y a 25 ans, on a tous les deux eu des parcours différents avant de s’associer. On a chacun d’abord travaillé dans deux univers différents. De mon côté je travaillais sur des espaces privés, des appartements, Raphäel évoluait plus dans le décor et la scénographie pour des lieux comme des restaurants, des boites de nuit, des clubs. Les choses sont ensuite venues naturellement. Je pense que chacun de nous s’est donné quelque chose de son univers : moi par exemple j’ai apporté une écriture rigoureuse, millimétrée. Raphaël lui était déjà dans la dimension du décor. On a pris du champ ensemble, en cassant certaines choses, en faisant des dérapages contrôlés qui nous correspondent vraiment.

Dans votre galerie, les collectionneurs pourront acquérir un meuble existant ou demander la réalisation d’une commande spéciale ?

Raphaël Le Berre : Oui ce sera possible. C’est un échange, comme en architecture intérieure. Il nous arrive de dépouiller notre travail ou au contraire d’aller beaucoup plus loin, notamment avec les matériaux, qui peuvent être très précieux. Tout est possible. Mais l’idée est aussi que des amateurs puissent acquérir un joli meuble sans avoir des moyens considérables.

Que pensez-vous l’un et l’autre de ce qu’on appelle dans le monde entier le style français ?

Raphaël Le Berre : Les savoir-faire français sont uniques. Toute notre collection de mobilier est évidemment produite en France. Les artisans avec lesquels nous travaillons sont vraiment associés à la création. Leurs compétences nous permettent d’explorer constamment des chemins différents de formes ou de matérialité, de connexion entre les matières.

Thomas Vevaud : C’est une question compliquée parce qu’en France, comme en Italie par exemple, on a un héritage très fort en matière de design et d’architecture. Aujourd’hui, d’une certaine manière on réécrit les choses, on les réinterprète. Nos goûts nous portent plutôt vers une forme de néo classicisme, vers les années 30 et 40, ou encore le style Memphis que nous affectionnons. Nous aimons par exemple transcender un style haussmannien pour le rendre plus pétillant, plus surprenant, avoir la bonne sensibilité pour l’emmener vers un esprit contemporain, en se référant parfois à certaines choses, formes ou dessin, sans se prendre au sérieux mais avec une certaine rigueur. Trouver la bonne écriture, la bonne forme, la bonne matière, sans tomber dans la gratuité, c’est un exercice permanent, mais c’est ce que nous aimons, pour l’architecture intérieure comme pour nos créations de mobilier.

GALERIE LE BERRE VEVAUD

20 rue de Verneuil 75007 Paris

Juliette Swildens

La mode, elle est née dedans (sa maman et sa tante ont créé Bonpoint), mais son style, lui, est bien à elle et il y a dix ans il lui a donné envie de créer sa marque, qui depuis est un immense succès puisqu’ aujourd’hui SWILDENS est vendu aux quatre coins de la planète.

Elle crée des vêtements qui lui ressemblent, chic et bohême, un peu rock, où elle mixe les codes masculins/féminins, Ceux d’une vraie parisienne, une femme qui passe allègrement de Saint-Germain des prés à Paros ou Comporta, sans changer de vestiaire.

Chez Swildens, elle aime les collabs avec d’autres personnalités, d’autres marques dont elle partage l’univers. Elle crée aussi des collections capsules dont les thèmes parlent de tout ce qu’elle aime, l’amour, il y a deux ans, l’Inde l’an dernier ou le Quartier Latin cet automne. L’occasion pour nous de lui donner rendez-vous un matin au Café de la Croix Rouge.

C’est son quartier, depuis toujours, elle n’a presque jamais quitté la rive gauche, même si parfois le coeur de la rive droite lui fait de l’oeil. Elle y a ses cantines, Pizza Chic, le Hibou, sa librairie, l’Ecume des Pages, et ses cafés évidemment. Le Bar de la Croix Rouge ou le Flore, selon les jours, les rendez-vous ou l’humeur, d’ailleurs en vraie parisienne, elle aime beaucoup les cafés, leur atmosphère, les gens qu’on y rencontre, tout ce qu’on s’y dit.
Alors qu’est-ce qui inspire Juliette ? Tout ou à peu près ! Elle voit beaucoup d’expos, voyage, chine un peu partout, raffole toujours des années 70, 80 et 90. Elle aime les belles matières, celles qui ne bougent pas avec le temps.

Pour elle, les vêtements doivent se transmettre, entre copines, entre mères et filles. D’ailleurs les siennes , 18 et 20 ans, lui piquent les siens et les transforment à leur guise. Mais n’est-ce pas son crédo, que chacune puisse interprèter ses vêtements comme elle le souhaite ? Puisqu’elle-même s’inspire de tout, pourquoi ses clientes ne feraient-elles pas la même chose ?

Et d’ailleurs, où trouve t’-elle ses propres vêtements ?

A New York ou chez Swildens ! A Paris, pas le temps, elle court tout le temps !

Et la Germanopratine, alors, elle est comment, Juliette ?

Chic ! C’est la vraie parisienne. Elle accessoirise ses tenues un peu plus que les autres, sait faire twister le tout avec style, bref elle est unique !