Laurent Maugoust et Cécile Chenais

Rendez-vous dans le Showroom Silvera, boulevard Saint-Germain, avec l’architecte d’intérieur Laurent Maugoust et Cécile Chenais, la Directrice artistique de son agence, pour le lancement de Laurent Maugoust Editions, une nouvelle collection de mobilier présentée du 8 au 20 juillet chez Silvera et début septembre, pour la Design Week, chez Ecart International.

Laurent et Cécile, c’est une toute nouvelle aventure pour l’Agence Laurent Maugoust que vous présentez aujourd’hui chez Silvera ?

Laurent Maugoust : Oui, mais c’est aussi dans la logique de notre histoire. Depuis bientôt vingt ans notre agence fait surtout de l’hôtellerie haut de gamme, et pour nos chantiers nous avons toujours dessiné notre mobilier, nos luminaires, nos tapis, qui ont pour certains été ensuite édités. Durant la pandémie on a eu un peu plus de temps pour se poser, échanger et développer une collection de design, ce dont Cécile avait envie depuis très longtemps. On a beaucoup dessiné, et créé Laurent Maugoust Editions dans la foulée ! On se fait plaisir avec des pièces exceptionnelles, on revient à nos premières amours, à des choses intemporelles, des formes inédites et des matériaux luxueux.

Cécile Chenais : C’est vraiment une volonté, dans notre travail, de mettre aussi en valeur des savoir-faire français exceptionnels, qui sont pour nous indissociables du luxe et du style français. Le tapis Alezan, par exemple, nous l’avons créé avec Roxane Bernini chez Galerie B. Il est en laine et soie pour provoquer un effet presque radiant. Je l’ai dessiné en pensant à une toile de Franck Serra, je voulais aussi travailler sur du crin, qui a été tissé par la passementerie Verrier. Le Canapé Nabucco a lui une courbure tout à fait unique, il repose seulement sur l’extrémité des pieds. En fonction des angles il est très différent. On voulait des matériaux qui soient très confortables mais d’aspect plutôt brut, pour celui-ci on a choisi un lin de la Maison Dedar. J’avais aussi envie de faire des sortes de plaids qui soient fixes, comme un vêtement de mobilier. Pour les réaliser on a utilisé du cuir box, qu’on utilise habituellement en maroquinerie, je souhaitais qu’ils retombent sur les accoudoirs comme des chaps d’équitation. Ce qui nous intéresse beaucoup, entre autres choses, c’est d’exploiter la dualité des matières, de créer des associations inédites.

Les fauteuils Wolf et Yoku ont eux des allures très différentes ?

C.C :Le fauteuil Wolf s’appelle ainsi parce qu’il a comme des petites oreilles de loup et l’ironie c’est que je l’ai fait tapisser en laine de mouton ! Le fauteuil Yoku est très différent : l’idée était de s’y sentir comme dans une baignoire japonaise, on est très proches de la méridienne, on peut s’y installer de la manière que l’on veut, y dormir ou même en faire un confident en utilisant deux modules.

Laurent, cette collection de mobilier, c’est vraiment une collaboration entre Cécile et vous ?

L.M : Oui ! Cécile est la Directrice artistique de l’agence depuis dix ans. Nous sommes vraiment complémentaires, on dialogue beaucoup. Cécile a fait l’Ecole du Louvre, de l’ethnologie …. Moi je viens de Camondo, mon univers est plus architectural, mon vocabulaire est plutôt classique, intemporel. Pour cette table basse par exemple, réalisée avec les chutes de marbre de la Table Mantis, je voulais faire une sorte de clin d’œil à la Villa de Mies van der Rohe pour l’Exposition Internationale de Barcelone en 1929. C’est juste un assemblage, rien n’est fixé ni collé. Pour les proportions, je voulais y glisser mes éditions de Pléiades, dont les couleurs rappellent à la fois l’antique et le dix-neuvième !

Elle s’assemble pourtant très bien avec ce petit meuble très contemporain qu’on trouve à l’entrée du showroom ?

C.C : Inspiré par Hygie, déesse de la santé dans la mythologie grecque, Ygy est notre premier luminaire, mais c’est aussi une sorte de petit semainier en forme de totem qui peut avoir de multiples fonctions mais que nous avons notamment imaginé en voulant renouveler les rituels d’accueil : on peut y disposer des gels hydroalcooliques, mais aussi des diffuseurs d’huiles essentielles et plein d’autres choses …  Nous voulions créer un bel objet totalement personnalisable, un objet qui reste mobile et qui, hors contexte, puisse rester utile et esthétique, dans un univers particulier comme dans un lobby d’hôtel.

On a continué notre  gamme de luminaires en travaillant encore sur dualité entre le brut du bois et la brillance de l’aluminium. On avait envie de créer un lampadaire pied déporté car il en existe peu, c’est le lampadaire Maât, que nous avons ensuite décliné en suspension.

Vous présentez cette partie de la collection de Laurent Maugoust Editions chez Silvera durant seulement quinze jours ?

L.M : Oui, Silvera a eu la gentillesse de nous prêter son showroom pour cette présentation en avant-première, mais en septembre, pour la Design Week, nous présenterons l’ensemble de la collection chez Ecart International, rue Jacob. Nous allons continuer à dessiner d’autres pièces, la Collection évoluera au fil du temps. Nous pourrons aussi la décliner en faisant du sur-mesure pour différents projets … Bref l’aventure ne fait que commencer !

Du 8  au 20 juillet 2021

chez SILVERA

209 Boulevard Saint-Germain

www.silvera.fr

www.laurentmaugoust.fr

crédit photo de Guillaume Grasset

Gladys Chenel

Itinéraire Saint-Germain, un nouvel évènement qui nous réjouit après cette longue fermeture des galeries et des musées. Cinq galeries germanopratines aux spécialités très différentes les unes des autres ont décidé de s’associer pour créer ensemble chaque année un itinéraire très pointu à travers les arts décoratifs autour d’un même thème. Rencontre avec Gladys Chenel pour parler d’Animal, cette première édition.

Gladys, on se rencontre aujourd’hui pour parler d’Itinéraire Saint-Germain, que vous créez cette année avec quatre autres galeries, la Galerie Jacques Lacoste, la Galerie Jacques Barrère, la Galerie Xavier Eeckhout et la Galerie Lucas Ratton, une vraie surprise pour fêter ce retour à la vie et à l’art ?

Je crois que c’est ce dont nous avons tous besoin ! Nous avons tous envie de reprendre notre vie culturelle après cette crise. Itinéraire Saint-Germain en sera j’espère l’une des occasions !

Animal est le thème que vous avez choisi ensemble cette année ?

En fait le projet est celui d’un groupe de galeries amies mais qui ont toutes des spécialités différentes. On avait envie de créer un évènement annuel qui reste donc très libre pour chacun. C’est un travail d’équipe, on ne voulait pas être beaucoup pour que cela reste un évènement très spontané. Pour le choix du thème, l’impulsion cette année a peut-être été donnée par Xavier, qui présente dans sa galerie des bronzes animaliers. Chaque galerie a bien sûr été libre dans le choix des pièces qu’elle va montrer, ce sera un peu comme un mini safari dans Saint-Germain !

Cette année, vous avez choisi de confier la direction artistique à Victor Cadène ?

C’est un artiste ultra talentueux. Il est très enthousiaste, très spontané, Il a passé beaucoup de temps avec chacun de nous pour s’imprégner de nos univers respectifs. Il a eu l’idée de créer ces éléments de décor qui seront dans les vitrines des cinq galeries pour présenter les œuvres et créer comme un cheminement avec un code couleur commun.

Il a vraiment un sens de la couleur incroyable.

Oui vraiment ! Il a souhaité utiliser la palette de Mériguet-Carrère qui est vraiment très belle. Il a repris un à un chaque panneau dans toutes les galeries pour y mettre sa touche, c’est vraiment son décor. Dans le logo qu’il a dessiné pour l’évènement, il a également repris chacune des pièces qui seront présentées dans les galeries.

Vous me montrez la pièce que vous avez choisi de présenter ?

C’est un bouc romain du 1er siècle après Jésus-Christ. C’est une pièce qui n’a encore jamais été montrée. Dans l’antiquité romaine le bouc est très souvent présent dans le cortège dionysaque et dans le mythe de l’Arcadie. Celui-ci a une provenance très intéressante, il faisait partie de la collection d’un marchand viennois, très proche d’Egon Schiele, qui s’est exilé à Londres durant la seconde guerre mondiale et il a été ensuite acquis par un couple de collectionneurs de Chicago qui avait une collection d’antiques incroyable. Nous monterons aussi une sublime panthère assise romaine, d’un Bigio Antico aux nuances presque bleutées, qui date du milieu du IIème siècle après Jésus-Christ, sous l’empereur Hadrien.

Vous êtes à la fois une galerie d’antiques très pointue et un lieu ouvert aux autres formes d’art ?

Oui, nous avons d’ailleurs fait une exposition avec le photographe François Halard l’an dernier. On montre aussi beaucoup la céramique de Picasso, qui fonctionne très bien aux cotés de l’archéologie. C’est aussi sentimental pour nous car mon beau-père, l’antiquaire Alain Chenel, qui nous a quittés l’an dernier et qui nous a toujours soutenus, était un grand collectionneur. Ollivier et Adrien ont grandi au milieu des céramiques et aujourd’hui à la galerie on adore mélanger les deux univers.

On ne travaille pas l’image de la galerie, on veut qu’elle nous ressemble. Notre première galerie rue de Beaune était plus classique, on présentait du mobilier, de très beaux objets aux côtés de l’antique et du jour au lendemain, il y a quatorze ans, on a décidé tous les trois de se spécialiser, de fermer la galerie au milieu de l’année et de tout changer ! On a réouvert après trois mois de travaux pour ne plus présenter que de l’antique. Mais de temps en temps nous mélangeons à nouveau des univers différents pour quelques expositions, de l’ancien au contemporain, parce que  c’est aussi ce que nous aimons, cette idée de mélanger, de mixer les époques. Par exemple, nous organisons à Londres fin juin une exposition avec des confrères spécialisés en sculpture XVIIème.

Vous êtes toujours d’accord tous les trois dans vos choix ?

On a trois personnalités différentes mais complémentaires. Mon beau-frère est également photographe, il a un œil très esthétique, mon mari Ollivier lui est plus dans la recherche, il gère aussi beaucoup les papiers et moi je navigue entre le métier de galeriste et celui de scénographe ! Notre fonctionnement est très simple, si deux d’entre nous font un choix, le troisième est forcément d’accord !

Vous êtes aussi une passionnée de décor. Sur les foires internationales, par exemple, vos stands sont toujours très beaux ?

J’adore créer des décors, que ça bouge, que ce soit vivant. J’aime les lieux qui ont une âme. J’ai la chance de vivre parfois quelques temps chez moi avec des pièces qu’Ollivier rapporte avant de les faire restaurer ou pour les étudier et faire des recherches. Je peux donc en profiter ! Je crois que mon fils a d’ailleurs déjà attrapé le virus du métier, c’est vraiment une histoire familiale !

GALERIE CHENEL

3 quai Voltaire 75007 Paris

Itinéraire Saint-Germain

Animal

du 28 Mai au 10 Juillet 2021

Galerie Chenel

Galerie Jacques Lacoste

Galerie Jacques Barrère

Galerie Lucas Ratton

Galerie Xavier Eeckhout

Oscar Lucien Ono

A l’occasion de l’exposition Luxes au Musée des Arts Décoratifs, Oscar Lucien Ono, le créateur de Maison Numéro 20, a accepté de partager avec nous sa propre vision du luxe, celle qu’il met en scène dans ses nombreux décors et dont il raffole, mais aussi de nous parler de ses goûts, de ses affinités, dans la grande histoire des Arts Décoratifs.

Oscar, quelle est votre définition du Luxe ?

Le luxe c’est le rêve. C’est un univers qui est caractérisé par le plaisir, le désir, la sérénité et l’élégance. C’est un univers, une imagerie qui nous transporte.

Et dans le décor en particulier ?

Le luxe dans un décor, c’est avant tout l’espace. L’espace qui mêle la subtilité, l’harmonie, l’élégance des proportions. Mais c’est aussi l’importance des matériaux et des détails, l’exigence des finitions, et une ambiance qui s’en dégage. Une atmosphère qui appelle à tous les sens, à l’envie de toucher, de regarder, de sentir.

Votre travail s’apparente t’il toujours à une certaine idée du luxe ?

Le luxe est pour moi un héritage qui nous pousse à amener les choses vers une exigence quotidienne, de service, dans la création et l’exécution des choses. C’est cette transmission de l’excellence française qui permet de ramener nos projets à un degré plus fort, plus haut, plus loin. Nous avons la chance en France d’avoir encore les meilleurs artisans d’art : laqueurs, peintres décorateurs, doreurs, orfèvres, métalliers, artisans du vitrail, du métal … Autant de métiers, et de visions qui permettent à nos projets de se dépasser, avec exigence.

Dans les différentes époques représentées dans les arts décoratifs, quelle est pour vous celle qui incarne le mieux cette exigence ?

Les années 30 sont pour moi le reflet, de l’élégance, du luxe, de l’espace, du confort et du précieux : les essences rares comme le palissandre, le bois de rose ou l’ébène, les laques, le parchemin, le cuir, et toujours cette modernité, cette symétrie du décor : l’ordre et la beauté de la ligne et de la forme.

Ce sont d’ailleurs des codes que l’on retrouve dans votre univers ?

Tout à fait. Je suis très sensible au travail de Jean-Michel Franck, aux ors et paravents d’Armand-Albert Rateau. Je m’inspire de ce goût immesuré pour le rare et le beau qui symbolise l’art déco.

Quel est pour vous le luxe ultime ? 

Le luxe ultime, c’est le temps. C’est pour moi un luxe invisible et intangible, ce qu’on appelle le slow luxe

MAISON NUMERO 20

26 Rue Jacob 75006 Paris

01 77 19 23 03

Quynh et Satoshi Saïkusa

C’est un lieu à part dans le paysage artistique germanopratin. Un lieu qui bouleverse tous les codes esthétiques d’une galerie traditionnelle. Son nom, Da-End, évoque en japonais la forme ovale. Markus Akesson, Marion Catusse, Lucy Glendinning, Sarah Jérôme, Kim KototamaLune, Mike MacKeldey, Nieto, Toshio Saeki, Carolein Smit, Mitsuru Tateishi, ou Nikolay Tolmachev forment, autour de Quynh et Satoshi Saïkusa, une vraie communauté d’artistes. Da End aura 10 ans l’an prochain, l’occasion de parler de son histoire, de ses partis pris artistiques, philosophiques et esthétiques avec ses deux créateurs.

Votre galerie aura dix ans l’année prochaine, quel regard portez-vous sur ce parcours ?

Quynh : Au départ Satoshi avait le désir de créer un lieu d’échanges, de rencontres entre artistes d’horizons et de disciplines diverses. Cette plateforme idéale est devenue par la force des choses une galerie. Pour nos premières expositions il a insufflé au lieu une identité en sélectionnant des artistes japonais à l’univers sulfureux. Aujourd’hui Satoshi s’est un peu mis en retrait, pour se consacrer davantage à son travail de plasticien mais il apporte toujours sont regard, comme un directeur artistique. Nos artistes sont désormais internationaux mais l’identité de la galerie reste la même, avec sa part de rêverie et d’anti-conformisme.

Vous continuez de choisir ensemble les artistes avec lesquels vous travaillez ?

Quynh : Satoshi et moi avons toujours été fusionnels dans notre regard sur le monde en général et en particulier dans le champ artistique, nous évoluons semble-t-il dans la même direction. Pour le choix de nos artistes – dont l’un des traits communs est indéniablement la virtuosité technique – nous avons toujours été guidés par nos émotions : à travers leurs créations nous percevons ou projetons sans doute notre propre univers, nos propres questionnements. Et au-delà des œuvres il y a bien sûr l’artiste, l’âme plutôt que la main, la personnalité compte pour nous tout autant que les œuvres, surtout lorsqu’on fait le choix de travailler avec des artistes vivants ! C’est ensemble, avec eux, que nous voulons édifier et donner forme à un mouvement inscrit dans le champ de l’Art actuel, avec une liberté de pensée malgré les pressions et les conventions. Et de ce point de vue, nous avons le sentiment de ne pas trop mal nous en sortir. Il y a toujours beaucoup de plaisir et de satisfaction à voir qu’il y a de plus en plus d’intérêt pour nos expositions et les œuvres que nous défendons.

Satoshi : C’était un projet sans beaucoup de préméditation ! Je pensais pourtant qu’il allait nous faire grandir ou mûrir, mais … Ces années ne nous ont pas beaucoup changés, nous sommes toujours curieux, toujours ouverts, toujours « pourquoi pas ? », toujours inconscients peut-être …

Da End est un lieu un peu à part et votre démarche est originale, peu de galerie laissent autant de place aux arts vivants. Vous avez aussi à cœur de ne rien cloisonner.

Quynh : Au fond on se voudrait plutôt curateurs que marchands d’art ! Les échanges avec les artistes, la scénographie de l’exposition, sa mise en scène, l’émotion des visiteurs, l’adhésion des collectionneurs et surtout leur curiosité, c’est tout cela qui nous anime. Les Cabinets Da-End, ces expositions de groupe que nous organisons chaque année sont le condensé du projet que nous avons en tête depuis le début : autour de nos artistes, nous en invitons d’autres que nous suivons assidûment par ailleurs, mais aussi des musiciens, des danseurs, des artisans d’art … Nous organisons ainsi, dans l’esprit des Cabinets de Curiosités du XVIIème, notre propre microcosme en compilant des œuvres hétéroclites, dessins, peintures, photographies, sculptures, vidéos, tout ce qui donne sens à l’art d’aujourd’hui et reflète notre univers. Il ne s’agit pas seulement de faire dialoguer les œuvres entre-elles, ces cabinets sont surtout le résultat de points de rencontre.

Satoshi : je pense qu’il ne faut pas contrôler le mouvement de l’eau … tout en essayant de ne pas la laisser déborder.

Quynh : Les rencontres se font naturellement à partir de la galerie, déclenchées parfois par son identité singulière. A l’occasion du Cabinet Da End 03 par exemple, qui avait pour thématique les Fleurs du Mal, nous avions contacté la Maison Lemarié pour exposer une de leurs fleurs. D’abord surpris par notre demande, puis curieux et enthousiasmés par le lieu, et après quelques échanges et rencontres avec les créatifs, une équipe a été finalement dépêchée pour investir une salle entière de la galerie et créer près de 7000 fleurs en cuir pour l’exposition ! A l’ouverture, les petites mains sont passées voir l’installation, c’était la première fois qu’elles voyaient leur travail exposé dans un lieu public, c’était un moment très émouvant pour elles comme pour nous, et les visiteurs ont été médusés par l’installation immersive sans se demander si c’était de l’Art Contemporain ou de l’artisanat.

Satoshi : Il est arrivé une fois, un soir, qu’un danseur de butô danse spontanément avec une danseuse de ballet et que nous dansions avec eux …Cela arrive lorsqu’on laisse le feu s’enflammer, et la flamme nous enflammer !

Quynh : Dans le champ expérimental, il est arrivé aussi que Satoshi, d’un tempérament pourtant réservé, partage sa pratique personnelle avec le public. A l’occasion d’ Un Dimanche à la Galerie, nous avions occulté toutes les fenêtres, plongeant l’espace d’exposition dans le noir total tout en éclairant les œuvres par quelques bougies. Les visiteurs se retrouvaient aléatoirement enfermés à l’intérieur, Satoshi les invitaient alors à un court moment de méditation au tintement de son kane (cloche). Des inconnus se retrouvaient ainsi, pour partager ensemble un moment de souffle, de silence et de vide. J’étais au départ un peu sceptique, je n’étais pas sûre que cela fonctionnerait, mais cette expérience s’est avérée inouïe et réjouissante pour ceux qui l’ont vécue. Nous ne la renouvellerons certainement pas, car elle doit demeurer unique, mais cela restera un souvenir très intense.

L’esprit, mais aussi l’esthétique de la galerie sont très éloignés du «White Cube» habituel des galeries d’art contemporain.

Quynh : Nous avons certainement obéi, de manière instinctive, à nos propres codes culturels en ce qui concerne l’agencement de l’espace. Le clair-obscur est ici prédominant. Il y a un peu de cet Eloge de l’ombre de Tanizaki qui plane ici et là et nous rappelle que pour appréhender les choses, on doit les laisser se dévoiler entre l’ombre et la lumière. Après avoir monté quelques marches pour pénétrer dans la galerie, on a déjà un peu fait abstraction de la réalité extérieure, puis il faut un temps pour que le regard s’adapte à la semi-obscurité, ce qui force aussi l’attention sur ce qui se passe aux alentours, en l’ occurrence ici sur les œuvres. C’est une certaine façon d’inciter à la contemplation mais aussi à une visite engagée du visiteur.

Satoshi : A la galerie, nous mettons les œuvres en «room temperature», nous ne les conservons pas au réfrigérateur. La galerie est un lieu chaleureux et vivant, elle présente des œuvres destinées à vivre dans des lieux habités.

Quynh : Il se reflète peut-être dans ces espaces le mélange de nos cultures, de nos origines orientales et de notre culture adoptive occidentale.

Justement, pour vous quel est le point de rencontre entre Orient et Occident dans votre ligne artistique ? Vous avez commencé à travailler il y neuf ans avec des artistes japonais et aujourd’hui vous représentez des artistes d’origines et de cultures très différentes.

Quynh : Au début on expliquait justement que c’était le Cabinet Da-End, ce point de rencontre, un prétexte qui permettait de rassembler des artistes de divers horizons. Rétrospectivement, je réalise que depuis toujours, un lien plus profond existe entre nous tous. c’est ce rapport au monde intérieur et à l’indicible, certes très différents selon chacun de nous, mais bien présents dans l’apport de chacun. Satoshi et moi sommes avant tout curieux de la rencontre, c’est bien la raison pour laquelle nous avons créé ce projet : rencontrer des artistes qui nous bouleversent et nous ébranlent par leurs richesses et leurs différences. Les relations sont parfois difficiles et orageuses mais elles témoignent de notre passion. Et la galerie par son espace, par son anachronisme, semble favoriser des moments suspendus où peuvent à la fois se déchainer les passions et se calmer les esprits.

Satoshi : L’Art tout simplement est ce point de rencontre. Dans le rapport à l’œuvre d’abord, il n’y a pas seulement le regard, il y a la vibration, quelle que soit notre culture. Et dans la pratique artistique, nous nous rejoignons sur le spirituel.

En Asie et en Occident, le sacré est perçu de manière très différente. Dans la tradition asiatique, chaque chose est empreinte d’esthétisme et de symbolisme.

Quynh : En Asie tout est question de cosmos ! Le sacré et la spiritualité sont partout, ces notions font encore partie de notre quotidien – les rituels sont respectés – et elles expliquent sans doute notre attitude, et plus généralement nos rapports aux choses. En Occident le sacré est peut-être moins visible dans le quotidien, ou presque seulement à travers l’Art … Avec les artistes, nous nous enrichissons mutuellement de nos différences culturelles, de nos questionnements, de nos rapports à la spiritualité. Ces échanges se reflètent à chaque étape dans nos rapports, depuis la première rencontre jusqu’à l’aboutissement d’une exposition personnelle.

Satoshi : En Asie on vit avec le sacré, qui est partout dans la nature, dans l’objet, dans la nourriture. En Occident peut-être l’a t’on mis à l’écart à force de l’incarner, de trop l’élever ou de se rebeller contre. La beauté d’une tasse de thé a un sens plus profond que sa beauté visible, il y a l’esprit de celui qui l’a fabriquée et le sens même de sa présence qui n’est pas dû au hasard. Des mains l’ont fabriquée, mais il faut remonter encore plus loin, vers d’autres raisons plus mystérieuses, c’est ce qui donne sa beauté à l’objet …

Vous-même Satoshi, vous mêlez votre double culture japonaise et française dans votre travail de plasticien ( Satoshi Saïkusa est par ailleurs un photographe et un portraitiste très reconnu, notamment dans le milieu de la mode ) en travaillant à la fois sur le Memento Mori, occidental, et le Mujô‐Kan, japonais, deux concepts qui ont de nombreuses correspondances.

Satoshi : Actuellement c’est la force de la nature qui me préoccupe. On peut distinguer nettement quatre saisons au Japon et les distances sont courtes de la montagne à la mer, on passe de la douceur à la violence de façon abrupte, sans grandes transitions. Ces éléments naturels conditionnent notre façon de voir et de créer. La nature crée et détruit à la fois. Nous les Japonais vivons constamment avec cette conscience sous la peau, en plus de celle d’être une partie de cette nature. En Occident, la philosophie, les sciences semblent chercher des réponses et le contrôle de la nature. Les Japonais eux cherchent plutôt à intégrer la nature dans leur quotidien, bien conscients qu’elle est la plus forte …

Alors oui le Mujo-Kan et le Mémento Mori traitent du détachement, et plus précisément de l’impermanence des êtres dans un monde éphémère. Ce sont deux visions qui traitent du même sujet mais de façon distinctes. Les deux me concernent. Je travaille souvent avec les éléments iconographiques de l’un et de l’autre : la fleur, le crâne ou le papillon. L’esthétique occidentale se reflète dans mon travail mais c’est plutôt la pensée orientale qui m’habite, la quête de l’indicible.

Je flotte entre les deux cultures et profite de cette richesse, mais je ne vois pas plus clairement où je vais ! C’est bien, memento-vivere.

GALERIE DA END

17 rue Guénégaud 75006 Paris

du 15 septembre au 26 octobre 2019

https://germanopratines-staging.ovh/agenda/cabinet-da-end-09/

Florence Lopez et Mathias Kiss

Ce n’est pas dans son atelier que nous découvrons le nouveau décor de Florence Lopez mais à quelques rues de là, sur l’une des plus jolies places du Faubourg Saint-Germain. Pour la première fois l’antiquaire et décoratrice a accepté de se prêter au jeu du décor dans un restaurant. Celui de Quentin de Fleuriau, Mon Square, qu’il a choisi d’appeler ainsi car c’est ici qu’il a grandi. A Florence il a donné carte blanche car il connaissait déjà bien son univers, son goût pour le rare et les alliances inédites. Il souhaitait que le lieu soit vraiment unique dans les moindres détails et encore une fois, en effet, on se retrouve plongé dans un univers à nul autre pareil : une ode à la joie, à l’onirisme, à la couleur et à l’art dont seule Florence connaît les secrets.

On la retrouve aujourd’hui aux côtés de Mathias Kiss, l’un des artistes à qui elle a demandé de collaborer avec elle pour ce projet. Lui aussi, bien que réclamé aux quatre coins du monde, est un électron libre dans le monde de l’art, de la décoration et de la mode et ces deux-là ne ressemblent vraiment à personne. Entre souvenirs, histoires et poésie, plongée au cœur de l’histoire d’un décor.

Florence, c’est la première fois que tu crées un décor pour un lieu comme celui-ci ?

Florence Lopez : Oui c’est la première fois que je suis séduite par l’idée d’un lieu public. D’habitude je préfère vraiment travailler pour l’univers de clients particuliers, pour des lieux qui seront habités. Mais celui-ci était différent, il dégageait une atmosphère hors du temps. L’architecture était compliquée, sur plusieurs niveaux, mais le tout était très inspirant. Je n’ai pas eu l’impression de créer le décor d’un restaurant mais celui d’un lieu intimiste pour des personnes particulières en quête d’authenticité.

D’ailleurs, Quentin de Fleuriau, a choisi de baptiser son restaurant Mon Square parce que cela reflétait pour lui l’idée d’un lieu bucolique, secret. On s’est beaucoup amusés à tourner tous les deux autour de ce thème. Avec ce nom il m’a en quelque sorte donné le « La » pour la direction artistique.

 Tu as tout de suite souhaité t’entourer d’artistes pour ce projet ?

F.L : Non, pas forcément. Je savais que j’allais faire un décor mural et du mobilier qui raconterait une histoire liée à ce lieu intemporel, à ce square, cette place qui est un peu à l’abri du reste du monde. Au début, j’ai décidé de créer trois Salons différents entourant un grand bar central que je désirais immense et chaleureux. Quentin a accepté d’en doubler la taille pour qu’il communique avec tous les petits salons et qu’on puisse en faire le tour. De forme oblongue, j’ai fait réaliser sa façade avec une patine dont j’ai choisi un à un les pigments, toujours dans les verts bleus que j’affectionne et j’ai fait sertir son plateau d’agate d’un gros jonc de laiton martelé. Je l’ai entouré d’une quinzaine de tabourets de bar suédois des années 60 aux lignes très pures.

Ensuite, j’avais dans un coin de ma tête le décor peint par Ludwig Bemelmans sur les murs du Bar du Carlyle dans les années 50 et je voulais en retrouver l’esprit en créant moi aussi une histoire de jardins, d’oiseaux, très onirique et poétique. Puis sont venus les acteurs, les artistes que j’ai choisis pour partager cette première vision. C’était un vrai travail d’équipe, je les guidais et ils me suivaient avec enthousiasme, mais j’avais moi aussi une grande confiance dans leur art.

Comment les as-tu choisis ?

F.L : Pour commencer j’ai appelé Bêla Silva. Nous nous connaissons bien, nous avons le même goût pour la rêverie, la folie, le lyrisme, j’adore son caractère latin, solaire et volontaire. Je lui ai d’abord commandé la cheminée du Salon Vert et puis j’ai dessiné des cages appliques extérieures avec des oiseaux. Bêla s’est emballée et a créé des dizaines d’oiseaux que j’ai pu enfermer dans ces cages mais aussi dans une autre, immense, qui surplombe le grand Bar, sous laquelle j’ai dessiné un tronc d’arbre que je voulais un peu abstrait, réalisé en céramique, avec ses trois oiseaux suspendus à ses branches de laiton. L’ensemble crée un décor à lui tout seul pour une entrée onirique dans le lieu.

Pour les décors muraux du Salon Vert et du Salon Rose, J’avais une idée très précise. Pendant que les travaux commençaient, je faisais des essais et des croquis de ces futurs décors que je désirais sur toile. J’avais des inspirations d’artistes peintres disparus des années 30 et 50, celui de Roger Muhl par exemple. Je voyais une forêt imaginaire, un jardin secret, j’avais envie de bleu vert, de jaune, de prune, des couleurs que l’on remarque déjà dans la céramique du tronc et des oiseaux de Bêla.

J’ai pensé à plusieurs artistes que j’aimais avec lesquels j’ai longuement conversé avant de choisir Sacha Floch Polliakoff dont le travail pouvait merveilleusement dialoguer avec les œuvres sculpturales de Bêla. Nous avons travaillé ensemble pendant deux mois sur des maquettes pour l’amener au diapason de mes recherches et de mes aspirations. J’ai enlevé tous les détails de sa première mouture, qui était pour moi une représentation trop littéraire du square avec ses bancs, les statues, les fontaines, pour arriver à un ensemble plus abstrait où le foisonnement des arbres en masses de couleur emporte tout le reste. Ces décors sont en harmonie totale avec la liberté créatrice de Bêla Silva et avec mes choix de patines, du plancher jusqu’aux murs et aux ciels des plafonds.

Enfin pour le dernier salon, le Salon privé, je désirais sublimer cette pièce, minuscule, très basse de plafond et j’ai pensé à Mathias Kiss. Il fallait un apprenti sorcier, un magicien pour faire quelque chose d’intéressant, de surprenant avec cette pièce ! Mathias a réussi à y créer des perspectives qui l’ont rendue fascinante. Nous l’avons d’ailleurs appelée la Kiss Room !  L’enthousiasme de ce trio m’a donné des ailes pour mener à bien ce projet joyeux.

Et toi, Mathias, comment es-tu entré dans cette histoire, dans ce décor ?

Mathias Kiss : Je ne fonctionne qu’aux rencontres. J’admire le travail de Florence depuis longtemps, ses décors bien sûr mais aussi ses choix d’antiquaire que je trouve toujours incroyables. Son appel était un cadeau. Après c’est le boulot, ses conseils et ses attentes, ma passion des miroirs et du ciel qui a fait le reste, j’étais presque embarrassé de « prendre une place », impressionné par ma « chef », qui est tout sauf cela et qui a été une grande complice ! Ce qui est drôle en fait c’est que ma volonté était plus que l’on sente « ma patte » sans vraiment la voir : tout faire pour ne pas empiéter sur la fonction du lieu et ses auteurs …

Mais Florence t’a laissé carte blanche pour créer Ma Kiss Room, comment as-tu envisagé le projet car c’est une pèce minuscule ?

M.K : J’avais envie de créer à la fois un espace de respiration et un espace un peu intimiste, ses dimensions étaient alors un atout. Toute la complexité était en fait de rester simple. Les quatre miroirs projettent le plafond en ciel à l’infini. Jeux de miroirs, jeux de regards, je crois que les gens aiment bien s’asseoir et passer du temps dans ce lieu.

C’est à la fois une œuvre et un décor ?

M.K : Pour moi, dans ce cadre-là, c’est vraiment un décor. Mais bien sûr je suis dans la continuité de ma démarche artistique sur les ciels, ce besoin de respirer. J’ai toujours fait des ciels, c’est pour moi un sujet universel et sans limites.

Florence, au fil de tes décors, tu dévoiles toujours des artistes ou les mouvements auxquels tu as voulu rendre hommage ou qui t’ont inspirée. Dans ton dernier décor à l’atelier c’était Roberto Burle Marx, tu as aussi beaucoup travaillé à partir du Constructivisme, du Cinétisme … Est-ce que pour toi la décoration est une éternelle réinterprétation, comme si chaque créateur piochait dans l’histoire des arts décoratifs pour y ajouter de nouveaux éléments et créer son propre style, son univers ?

Florence Lopez : Ce sont juste des hommages et des décors en relation avec mon travail d’antiquaire, en fonction des pièces que je choisis de mettre en scène. Je choisis ou pas de brouiller les lignes, les codes et c’est cela qui m’amuse. Ici par exemple, je rends hommage au travail de Baughman avec le fauteuil Milo que j’ai créé en m’inspirant des pieds tournants en bronze chers au designer. J’ai une passion pour les designers américains des années 30 à 60, je trouve leurs lignes fluides pleines de décontraction et de confort, ils ont aussi un côté glamour, très décomplexé que j’adore. J’ai dessiné mes modèles avec des dossiers assez bas pour respecter les lignes des baies à guillotines que j’adorais car elles me faisaient penser à ces décors rétros du peintre américain Edward Hooper.

Pour les tables, j’avais déjà créé, en 2015, deux tables de salle à manger pour une cliente dont le jardin de figuiers et de rosiers m’avait inspirée pour dessiner une branche qui faisait tout le tour du pied en bronze. Pour Mon square j’ai dessiné un modèle similaire avec une branche légèrement différente sur les pieds de fonte de laiton. Sur chaque plateau, j’ai choisi des pierres semi précieuses, de l’agate bleu vert pour le Salon vert, du quartz rose pour le Salon rose et du quartz crème pour le Salon Privé. A part les tons qui diffèrent suivant les espaces, mon mobilier est partout le même, pour créer une certaine unité.

J’ai fait réaliser par un créateur anglais des tissus teints à la couleur pour chaque Salon, choisi pour les banquettes et les fauteuils un tissu en lin, un treillis vraiment singulier, dont j’ai élaboré pendant des semaines le vert bleu, le rose très tendre et le bleu pâle.

Dans ce décor, Les antiquités sont réservées aux luminaires et aux objets. J’ai chiné une par une, en Suède, les appliques et les suspensions signées par Carl Agne Jacobsen. Je ne voulais surtout pas de rééditions mais des modèles vintages authentiques et Quentin m’a suivie dans cette quête pointue qui donne un cachet particulier à l’éclairage du restaurant.

C’est aussi, souvent, le propos de Mathias, de bouleverser les codes pour mieux les réinventer ?

Mathias Kiss : Oui, je viens d’un apprentissage de Peintre-vitrier puis j’ai passé une quinzaine d’années à restaurer les Monuments Historiques au sein des Compagnons. J’ai vécu cela comme un étouffement, un diktat, une pensée unique, je me sers malgré tout de cela comme une contestation, entre hommage et manifeste …

Dans tes décors, tu chamboules tout, mais en conservant des savoir-faire ancestraux ?

M.K : Du décor je connais tout l’envers ! Les compagnons m’ont formé et élevé. C’est une vraie famille, qu’il est très difficile de quitter pour se jeter dans l’inconnu. Mais je voulais être libre, je savais que j’avais envie d’aller plus loin. Chez les compagnons, on dit toujours « On », l’artiste dit « Je ». Le compagnonnage m’a donné un cadre, une technique, mais aussi une frustration car la restauration est l’inverse de la création, le respect absolu de l’académisme, et j’ai voulu m’en libérer. Un artisan d’art reproduit un savoir-faire, avec des diktats techniques et esthétiques, l’artiste, lui, se libère de ce cadre. 

Tradition et modernité, art et décor … Certains peuvent parfois avoir du mal à te cerner ?

M.K : On pourrait dire que je suis dans les beaux-arts contemporains ! Oui ça c’est bien, ça me plaît ! Je continue dans mon travail de rendre hommage à un certain classicisme, je me sentirai toujours plus proche de François Lenôtre que de Marcel Duchamp, mais je navigue entre les différents courants sans y appartenir.

D’ailleurs tu aimes beaucoup mélanger les différentes formes d’expression artistique ?

M.K : J’aime avant tout que les gens échangent, que chacun puisse trouver quelque chose dans ce que je crée, un enfant comme un collectionneur, ou que moi je puisse collaborer avec des stylistes ou des musiciens. D’ailleurs, j’ai trouvé ça très généreux de la part de Florence, qu’elle choisisse de s’entourer comme ça d’autres créateurs ou artistes et de mettre leur univers en avant.

Nous sommes installés sur la jolie terrasse de Mon Square qui est vraiment unique …

Florence Lopez : C’est un endroit que j’aime beaucoup ! Ici j’avais en tête l’atmosphère unique d’un club new yorkais qui a disparu, le Mortimer’s. Sa terrasse était un lieu un peu caché, les sièges y étaient recouverts d’un tissu des années 50 au dessin de lierre imprimé, ça avait un charme fou ! Moi j’ai choisi de mettre des tables plus simples que celles de l’intérieur, avec des plateaux de marbre vert entourées de chaises treillis en laiton doré et le grand store vert tilleul est parfait justement pour profiter des beaux jours ou des longues soirées.

Vous pensez que vous travaillerez ensemble sur d’autres projets ?

Florence Lopez : J’aimerais beaucoup que Mathias mette une touche sur le nouveau décor de mon atelier, mais ça c’est une autre aventure !

MON SQUARE

30 rue Saint-Dominique 75007 Paris

01 86 64 06 06


Florence Lopez

florencelopez.antiquaireparis@wanadoo.fr

Mathias Kiss

contact@mathiaskiss.com

Crédits Photos

photos Mon Square 1 à 14 ©Philippe Garcia

photos Mathias Kiss ©David Zagdoun ©ADAGP

photos Mon Square 16-17 ©Mathieu Salvain

Marie Beltrami

Qu’elle le veuille ou non, Marie Beltrami est une icône. Une icône discrète, certes, qui ne cherche jamais à avoir sa place sur la photo parmi tous les créateurs ou les gens connus qui l’entourent, mais que tous reconnaissent à la fois comme une styliste de génie et une immense source d’inspiration, un personnage à part. De ses années entre le Palace et les Bains, ses amis chic ou punks, sa longue collaboration avec Jean-Paul Goude, elle n’oublie rien, Marie est une artiste même si elle s’en défend souvent. Sous ses mains, devant ses yeux, chaque chose prend la forme d’une œuvre ou d’un accessoire de mode. Dans sa vie aussi, tout semble être poésie : son univers surréaliste, les murs de son appartement recouverts de petits mots des gens qu’elle aime, les amis qui vont, viennent, restent quelques temps. Son petit Monde à Elle. Ses créations, ses bijoux posés ici et là. Marie est une punk aux cheveux rose bonbon et au cœur de Madone. Elle est une ode à la féminité, à la liberté et à la fantaisie.

Marie, vous avez toujours vécu dans un « entre deux », artistique, créatif, chic et punk à la fois, un monde qui n’appartient qu’à vous.

Marie Beltrami : Oui et maintenant on l’accepte, avant ce n’était pas le cas. J’ai besoin de ça, d’avoir plusieurs espaces, de ne pas rentrer dans des cases. Et puis je n’aime pas les règles. J’ai toujours fait plein de choses. J’en ai longtemps caché certaines, souvent sous mon lit ! Des dessins, des projets de bijoux. Aujourd’hui je les ressors, petit à petit, et j’ai plein de nouveaux projets. J’adore ça ! Quand je me lève le matin et que j’ai envie de créer, que c’est là, c’est mon plus grand bonheur, je n’ai même plus envie de m’habiller, c’est le plus beau moment de ma journée, j’existe vraiment. C’est un peu magique !

Dès votre arrivée à Paris, dans les années 70, vous avez rencontré Nikki de Saint-Phalle, qui vous a tout de suite « adoptée ».

A ce moment-là je m’étais improvisée couturière. Quand j’ai connu Nikki et Marina de Grèce, elles m’ont demandé de leur créer des vêtements. En fait je ne savais pas vraiment coudre, j’apprenais en faisant et en défaisant. A Milly la Forêt, chez Nikki et Jean Tinguely, je cousais, Marina peignait et Nikki sculptait. Avec Marina nous avons créé les costumes des deux films que Nikki a tourné. On ne se quittait pas toutes les deux à ce moment-là et d’ailleurs, chaque fois que l’on se retrouve aujourd’hui, c’est comme une conversation ininterrompue qui reprend.

Puis il y a eu les Années Palace.

Aujourd’hui, les gens me demandent de leur raconter des anecdotes mais je n’ai rien à dire : on se déguisait, on faisait la fête, c’était gai, c’est tout ! Qui était qui ? On s’en fichait ! Quand j’ai connu des punks, j’ai choisi de mélanger tout le monde et ça a marché. Pour fêter mes trente ans, on a fait une fête où se côtoyaient princes, princesses, punks et artistes ! On vivait comme ça à l’époque. On aimait tous le burlesque, la fantaisie. Aux Bains, Farida et Paquita empêchaient certaines personnes célèbres de rentrer mais elles ne le faisaient jamais avec les excentriques.

Votre bande est restée un peu la même, malgré les Absents ?

Les grandes Absentes : Nikki bien sûr. Loulou de la Falaise aussi, on se croisait au Palace mais on a mis longtemps à devenir amies, elle était tellement fidèle, tellement vraie. Puis Jean-Paul Goude, même si nous sommes moins intimes aujourd’hui. Je vois toujours Eva Ionesco, j’ai fait les costumes de son film, qui sortira en janvier, “Jeunesse Dorée”. Son fils Lukas aime venir ici parfois, il s’installe pour quelques temps. J’aime aussi beaucoup la fille de Loulou et de Thadée de Klossowski, Anna. Je suis très proche des enfants de mes amis. J’aime beaucoup Arielle Dombasle, avec qui je viens de travailler aussi pour son prochain film. C’est une belle personne, qui aime vraiment les gens.

Ces nuits-là sont devenues un mythe aujourd’hui.

J’habitais entre le Palace et les Bains Douches, alors les gens se retrouvaient souvent chez moi. C’est vrai, nos nuits étaient un peu folles, on s’amusait beaucoup et nous étions plutôt des originaux, mais moi je travaillais aussi. C’est à cette époque que j’ai commencé à faire des colliers d’épingles à nourrice, grâce aux punks. Je faisais quelque chose avec tout ce que je trouvais, tickets de métro, phares de GS, tapis de douche … et ce sont devenus des sacs, des accessoires.

Des accessoires ou des œuvres d’art ?

Non, c’étaient des accessoires de mode. Je les créais parce que je ne voulais pas ressembler aux autres, porter les mêmes choses, tout ce qui était à la mode ne m’intéressait pas. Ensuite j’ai créé des vêtements, j’ai fait quelques collections mais je n’ai pas eu le temps d’aller plus loin car en 1987 j’ai rencontré Jean-Paul Goude. J’ai arrêté tout travail personnel pour ne plus travailler qu’avec lui mais ça ne me manquait pas parce qu’on était un peu dans le même registre, féérique, on travaillait en symbiose : lui devant, moi derrière, mais j’aimais bien cette place, un peu en retrait. Ca a duré vingt ans. On travaillait énormément, mais on riait aussi.

Quand j’ai repris ma liberté, j’ai retrouvé mes créations, recommencé à travailler pour moi. A refaire des bijoux, des accessoires, à chercher ce que je pourrais faire à partir de rien ou de pas grand-chose, comme je l’avais toujours fait. J’ai commencé une collection de dessins par exemple en voyant des tâches, des formes, en les superposant. Elles sont devenues des personnages à part entière, un peu au gré du hasard. Pour pouvoir créer, je n’aime pas avoir trop d’informations, trop me cultiver, je veux me débarrasser de tout ce que je sais pour pouvoir faire autre chose. J’ai écrit un petit poême qui commence ainsi : « Je ne veux rien savoir pour tout inventer …. « . Bien sûr, comme tout le monde, je vis dans un monde d’images, mais j’essaye de m’en débarrasser.

Certains de ces dessins ressemblent un peu aux poupées cintrées que vous aviez exposé au Musée des Arts Décoratifs ?

C’était un peu la même histoire. J’étais au téléphone, j’avais un cintre dans les mains, je l’ai plié, j’avais un ou deux accessoires rapportés d’un shooting avec Jean-Paul et l’idée de la poupée a surgi. Avec mes bijoux aussi, je prends souvent des objets du quotidien que je transforme et quand ils deviennent bijoux plus personne ne voit l’objet que c’était à l’origine.

Louiz Elizabeth, la souris, est un peu la star de vos créations en ce moment.

Les filles l’adorent oui ! Il y a deux collections, l’une plus précieuse que l’autre. On peut en mettre plusieurs à la fois, les accumuler. Elles sont nées par hasard elles aussi : j’étais chez Alexis Mabille et un chat jouait avec une souris en mousse, je lui ai piqué sa souris et je l’ai redessinée. Les premières souris étaient des broches, maintenant ce sont des bagues.

Racontez-moi l’histoire d’ Une Vie timbrée, une autre aventure étonnante.

Pendant quatre ans, J’ai envoyé environ 350 lettres timbrées avec de toutes petites photos de moi au fil de ma vie, bébé, communiante, jeune femme … ce qui est forcément hors la loi. Je demandais aux récipiendaires de me les renvoyer, oblitérées, le cachet de la Poste faisant foi, et la plupart l’ont fait. J’en ai envoyé à mes amis, Philippe Starck, Jean-Paul Goude, Jean-Baptiste Mondino …. Et quand j’ai compris que tout le monde se prêtait au jeu, j’ai décidé d’en envoyer aussi à la reine d’Angleterre, à Barack Obama ou Angela Merkel, puis à Marie Antoinette, Jim Morrison, Attila, Molière ou Louis II de Bavière, avec comme adresses leurs lieux de sépulture, vrais ou supposés. On me répondait « décédé » ou « inconnu à cette adresse », mais La Poste continuait à me renvoyer ces enveloppes. Tout le monde est entré dans le jeu en me renvoyant un mot, une lettre, un dessin, c’était merveilleux !

Il y a quelques jours, un ami de Marie m’a dit, au détour d’une conversation, “qu’en toute poésie, Marie ne touchait pas terre”. Un joli résumé, à mon avis, pour parler de cette créatrice si talentueuse, de cette personnalité si généreuse et de cette femme à part. A très vite, Marie.

mariebeltrami.fr

Adèle Brunner et Alexandre Piatti

Pour le Noël du Carré Rive Gauche, Alexandre Piatti, spécialiste de la Haute Epoque, et Adèle Brunner, créatrice de bijoux, ont choisi de croiser leurs univers dans la galerie d’Alexandre, rue de Beaune. Ils ont aussi profité de cet évènement pour créer ensemble un bijou-objet qui soit le reflet de leurs passions et qu’ils nous présentent aujourd’hui.

Adèle, Alexandre, vous avez créé ensemble un très joli bijou/objet pour le Noël du Carré Rive Gauche ?

Alexandre Piatti : Oui, outre l’exposition qui va nous permettre de confronter les œuvres de nos deux galeries, nous avions envie de créer quelque chose ensemble. Adèle a choisi de créer un bijou, mais en choisissant une oeuvre qui soit plus en rapport avec la haute époque que ce qu’elle réalise d’ordinaire.

Adèle Brunner : Quand Alexandre m’a proposé de faire cette exposition ensemble, j’ai eu envie de créer un lien entre nos deux univers, avec une pièce ancienne que l’on pourrait porter.

A.P : Nous avons choisi un petit Christ roman du XIIème siècle qui représente vraiment le cœur de l’art de la Haute Epoque.

A.B : On pourra le porter en broche ou en pendentif avec sa chaîne. Son style, maintenant, est devenu indéfinissable, entre contemporanéité et haute Epoque.

A.P : C’est intrinsèquement une très jolie pièce, mais je trouve que la façon dont Adèle l’a montée la met encore plus en valeur.

Adèle, vous créez des bijoux étonnants, comme de petits fragments d’histoire à porter ?

A.B : Le goût du bijou m’est venu lors d’un premier stage chez un expert en joaillerie puis à Drouot dans une maison de vente spécialisée dans le bijou dans laquelle j’ai ensuite travaillé. J’ai décidé de faire de la gemmologie. Ma formation d’histoire de l’art et mes goûts me portaient plutôt vers les bijoux anciens, mais la création me trottait dans la tête depuis un moment et j’avais envie d’allier les deux. J’ai créé ma galerie en 2019, en commençant par créer des bagues avec des monnaies antiques, gauloises. Mais je n’ai pas vraiment d’époque de prédilection ou de préférences pour les objets. J’aime beaucoup les ammonites, les pierres gravées, les amulettes. Je dessine mes créations puis je les fais toujours réaliser dans le même atelier parisien.

Aujourd’hui vous faites aussi des multiples ?

A.B : Oui, je ne réalisais que des pièces uniques, mais j’avais envie de créer des bijoux plus abordables, j’ai donc créé des moules de petites amulettes et de monnaies grecques Des petites bagues, des boucles d’oreilles en vermeil que l’on peut s’offrir plus facilement mais qui restent des bijoux originaux.

Et toi Alexandre, depuis l’ouverture de ta deuxième galerie, rue de Beaune, tu sembles présenter des pièces différentes ?

A.P : La Haute Epoque reste mon cœur d’activité, mais je propose un peu plus d’archéologie parce que j’aime vraiment ça, les collectionneurs aussi et les deux cohabitent parfaitement. Ce n’est pas vraiment un changement, plutôt une évolution pour la galerie.

du 1er au 24 décembre 2021

Galerie ALEXANDRE PIATTI

HAOUR Paris

11 rue de Beaune 75007 Paris

Carré Rive Gauche

Aurélie Flor

Baxter, la Galerie d’Aurélie et Jaime Flor est un lieu à part dans l’univers des galeries d’art. Un lieu hybride, qui présente aussi bien une collection importante de gravures et de dessins anciens que des œuvres d’artistes contemporains : les peintres et graveurs Joseph-Antoine d’Ornano, Annie Rosès, Graziano Tinti, Alain Pic, Sara Fratini, Azuka Kazama, Diane de Valou, Isabelle Sauvageot, Sophie Drouot, Arthur Aeschbacher, Johanna Rylle, la céramiste Louise Frydman, les photographes Julien Drach, Alfredo Salazar ou Frances Ryan, des artistes modernes comme Man Ray et Peskin Kaplan et des designers comme Thomas Lemut et Isabella Garbagnati. Baxter, c’est aussi un atelier d’encadrement sur-mesure où tous les projets sont possibles, grâce au travail de dessin d’Aurélie et de sculpture de Jaime. C’est dans son appartement, quelques étages au-dessus que nous avons eu envie de rencontrer Aurélie, parce que là aussi elle a réussi à créer de toutes pièces un lieu unique, qui lui ressemble infiniment.

Si nous nous retrouvons chez toi Aurélie, c’est parce que ton appartement réunit tous tes domaines de prédilection, mais aussi parce qu’on y retrouve beaucoup de toi et de l’univers de Baxter, ta galerie.

C’est vrai, j’y ai mis tout ce que j’affectionne, tous les artistes que nous représentons à la galerie. C’en est d’ailleurs un peu le prolongement. C’est vraiment un décor que j’aime, que j’ai pensé et fait réaliser à l’aide d’artisans et d’artistes.

Tu as toi-même une formation d’architecture intérieure ?

J’ai fait une école d’architecture intérieure mais je ne savais pas vraiment à l’époque ce que je voulais faire, je savais seulement que ce serait artistique. En sortant de l’école je souhaitais plutôt dessiner ou sculpter. Le décor s’est en quelque sorte imposé à moi de manière naturelle, instinctive. J’ai continué le dessin avec l’artiste Diane de Valou qui m’a ouvert à d’autres choses. Je pense que tout a un lien, ne serait-ce que dans les rencontres et bien sûr l’observation.

Tu as d’ailleurs fait du design textile il y a quelques années ?

Je faisais des toiles peintes et rebrodées pour la Haute Couture. Puis j’ai travaillé sur de plus grandes toiles pour un décor. J’ai très envie de recommencer à en faire, c’est un goût que j’ai profondément.

La couleur aussi est très importante dans ton univers ?

La couleur, les textiles sont pour moi essentiels dans un décor, et dans celui-ci, c’est vrai, j’ai vraiment eu la possibilité de m’exprimer. Pour la couleur, je m’inspire de tout ce qu’il y a autour, ça peut être un morceau de tissu, un objet, un bouquet ou la nature environnante.

Parle moi du travail d’Alain Pic qui a réalisé cette magnifique fresque sur les murs ?

Alain est aussi un ami, mais c’est un être très discret. C’est Annie Rosès, sa femme, qui me parlait souvent de son travail et j’en avais très envie dans ce lieu. Je lui ai donné une thématique, j’avais envie qu’il s’inspire de Wright, de Sonia Delaunay, de Braque et son talent a fait le reste ! C’est lui qui a construit un décor autour de ça, c’est son œuvre à part entière. Il a travaillé comme il le souhaitait, avec sa manière de peindre : il aime mélanger par exemple ce qu’il appelle des vibrations avec des aplats de couleur.

Tu aimes aussi mélanger les matériaux ?

C’est étonnant parce que sur le plan architectural je suis surtout sensible aux XVIIème et XVIIIème siècles, mais ici on a utilisé des matériaux plutôt industriels, en suivant nos envies. J’ai dessiné des verres pour que les lumières traversantes soient diverses, qu’il y ait des jeux, des faisceaux différents selon les moments du jour.

Tu parviens à donner un côté précieux à des matériaux très simples.

Peut-être. D’ailleurs je n’aime pas ce qui est tape à l’œil, dans le sens où j’aime les choses qui se découvrent, souvent au détour d’autre chose. Mais j’aime l’harmonie.

Tu me parlais aussi de ton goût pour les objets, comme pour les artistes chez Baxter, tu aimes beaucoup mélanger les époques ?

Je trouve qu’il est important de mélanger les choses, de voir si elles fonctionnent ensemble. Pour les objets, j’aime l’Ecole de Nancy aussi bien que l’art brut, le style monacal, une certaine épure autant que le XVIIIème siècle. J’aime bien par exemple faire cohabiter les arts populaires avec des pièces plus rares. Chez Baxter, j’aime présenter les luminaires d’Isabella Garbagnati qui relient vraiment l’architecture au dessin, autant que ceux de Thomas Lemut qui sont vraiment tournés vers le design, les céramiques si poétiques de Louise Frydman aux côtés des peintures, des gravures ou des photographies des autres artistes de la galerie.

Tu n’imaginais pas avoir une galerie d’art traditionnelle ?

Non, pour moi c’était une évidence. J’aime le travail de la main, l’artisanat d’art, que je retrouve avec l’encadrement. Mais j’aime aussi les rencontres, le travail avec les artistes. Je voulais montrer que le passé et le présent cohabitaient aussi très bien sur les murs.

Parle moi un peu des artistes que tu affectionnes ?

Ces si divers … Les sculptures de Georges Folmer, de Zadkine, de Giacometti. La peinture et les collages de Matisse, Nicolas de Staël, Vuillard , Hammershoi, les costumes de Léon Bakst, les œuvres de Sean Scully. Les dessins de Martin Ramirez, les tissages de Jules Leclercq, les pastels de Takashi Shuji, les collages de Georges Widener. Et bien d’autres d’ailleurs, souvent restés dans l’ombre.

Chez Baxter vous travaillez de plus en plus pour des demandes spécifiques de décorateurs et de designers ?

Oui le travail de Jaime, mon mari, nous permet de créer de plus en plus de projets sur mesure ou de sculpter des pièces uniques. Jaime se tourne vraiment vers l’artisanat d’art, il est toujours dans la recherche de nouvelles pièces à mettre en forme. Et Fred, qui est là depuis plus de trente ans, continue, lui aussi un travail d’encadrement qui se renouvelle continuellement.

Les pièces uniques que vous créez désormais concernent des éléments du décor de plus en plus divers ?

Oui, très récemment j’ai dessiné et fait sculpter une tête de lit pour un collectionneur. C’est une activité de Baxter que nous développons de plus en plus. Ces périodes de confinement m’ont redonné le goût de la découverte, de la création, en circulant à pieds dans Paris pour aller voir des fournisseurs ou des clients. La ville est si belle et même en cette période trouble elle est inspirante !

Galerie Baxter

15 rue du Dragon 75006 Paris

Frédérique Mattei

Frédérique Mattei est une créatrice à part dans le petit monde de la joaillerie. Son style, pour les amateurs comme pour les collectionneurs, est reconnaissable au premier coup d’œil, car ses colliers ne ressemblent à aucun autres. Ils sont uniques dans leur conception mais aussi par leurs origines très diverses. Au-delà du bijou et de l’esthétique, ce sont aussi des témoignages, ethniques et historiques. Dans son nouveau showroom, un ravissant écrin caché à l’abri des regards, où se côtoient atelier, galerie et salon, elle nous présente son petit monde.

Frédérique, vous avez eu un parcours étonnant avant de devenir cette créatrice de bijoux dont on parle beaucoup ?

Frédérique Mattei : Dans une première vie, j’ai travaillé dans la communication politique, pour une ONG au Sahel, puis à la Commission Européenne et enfin comme directrice de communication d’un homme politique. J’avais alors ma propre structure, je faisais du conseil mais aussi de la communication pour des projets très divers. Mais j’ai toujours créé des dessins, des collages, des bijoux …. D’ailleurs, quelle que soit mon activité, j’ai toujours cherché à tisser des liens, des filiations, à croiser des éléments, comme je le fais aujourd’hui avec mes bijoux. Dans mes colliers je réunis des éléments qui ne sont pas censés se rencontrer.

Avant cela, vous aviez tout de même reçu une certaine culture du bijou ?

F.M : C’est vrai, j’ai grandi entourée de femmes qui portaient des bijoux, ma tante en créait avec des éléments et des perles anciens, une grande partie de ma collection vient d’ailleurs de la sienne. Très jeune, à 18, 20 ans, je chinais beaucoup, aux puces notamment et je fabriquais des bijoux que je portais ou j’en achetais que je démontais ensuite pour en créer d’autres qui me correspondaient mieux. Depuis que je suis enfant j’ai une passion pour les perles. Mon parrain, réalisateur, qui était aussi co-réalisateur de Frédéric Rossif, voyageait toute l’année et m’en rapportait du monde entier. On m’en a aussi offert beaucoup au cours de ma vie. Aujourd’hui, certaines de mes perles sont introuvables et beaucoup sont très rares.

Quand avez-vous eu le déclic pour décider de vous consacrer entièrement à votre art ?

F.M : Ma première exposition a eu lieu fin 2014 et je me suis régalée, avant, pendant et après ! Patrick Perrin, le fondateur du PAD Art + Design, qui connaissait mon travail, m’a ensuite proposé d’y exposer et depuis je suis présente à chaque édition.

Vous chinez encore ?

F.M : Oui bien sûr, au cours de mes voyages, depuis toujours, ou lors de ventes. Les gens m’appellent aussi pour me proposer des pièces dont ils veulent se séparer. Je ne les achète que si j’ai un coup de cœur. Toutes les perles que j’utilise ne sont pas seulement belles, elles ont une histoire qui s’inscrit parfois dans l’histoire de l’humanité, elles ont 100 ans, 200 ans 1000 ans ou même 5000 ! Parfois c’est le dialogue d’une perle avec les autres qui m’intéresse, elles ont toutes un signifiant et un vécu qui font leur richesse, ce n’est pas leur valeur intrinsèque qui m’intéresse. Elles viennent de Birmanie, du Yémen, du Mali, de Côte d’Ivoire, d’Egypte, d’Afghanistan, du Rajasthan, d’Iran, de Chine, de Bohême … sont en lapis lazuli, en laiton, en jade, en cristal de bohême ou de roche, en or ou en corail … et elles datent aussi bien des années quarante que de l’antiquité pour certaines. Parfois on trouve des ressemblances même s’il elles proviennent de pays très éloignés. Dans chacune, il y a eu, dès leur création, une volonté esthétique, une intelligence de la forme qui permet en les assemblant de créer cet effet tourbillonnant du collier.

Comment choisissez-vous les perles que vous assemblerez ?

F.M : De manière instinctive, je les choisis sans raison ou pour plein de raisons ! Je ne fais aucun dessin préparatoire, tout est dans la tête, c’est inconscient, comme une écriture automatique. C’est parfois même un peu frénétique ! J’enfile les perles très vite et puis je pose le collier un jour ou deux sur mon bureau pour le regarder avant de le fermer. Ensuite je le porte pour voir s’il est équilibré au niveau du poids, de la composition et voir si ce qu’il dégage me plaît, s’il se pose comme une évidence. Lorsque je dessine j’ai la même démarche.

Ce sont des bijoux que l’on porte plutôt pour des occasions ?

F.M : Certaines de mes créations sont assez volumineuses mais je fais très attention au poids pour qu’on puisse aussi les porter dans la journée. J’aime aussi l’idée de créer des bijoux plus extravagants pour le soir ou pour de grandes occasions. Des bijoux que l’on a envie de transmettre parce qu’ils sont uniques, exceptionnels.

Vous réalisez aussi des commandes spéciales ?

F.M : J’en réalise environ une dizaine par an, mais on me le demande de plus en plus. Certaines collectionneuses viennent me voir avec des colliers ou des pièces qu’elles ont achetés il y longtemps et qu’elles ne portent plus. Si les perles m’inspirent, j’accepte de créer un autre objet.

Et c’est une autre histoire que vous racontez alors ?

F.M : C’est un exercice que j’aime beaucoup, parce qu’elles vont à nouveau porter leur collier, qui sera très différent de celui qu’elles avaient auparavant, en mélangeant leurs perles avec d’autres pièces, en les montant différemment, en les faisant dialoguer. J’ai toujours la volonté de créer une harmonie nouvelle avec des éléments disparates. Ces collectionneuses viennent me voir pour cela, pour que je crée tout à fait autre chose.

Et vos bagues, c’est aussi un peu votre bijou signature ?

F.M : J’ai créé la première pour moi, il y a cinq ans. Aujourd’hui, c’est toujours le même modèle qui se décline avec des pierres de couleurs différentes. Elles sont fabriquées dans un atelier à Jaipur et réalisées selon la tradition des bijoux anglo-indiens de l’époque victorienne. Ce sont des pierres précieuses, semi-précieuses et des diamants montés sur argent comme cela se faisait beaucoup à la fin du 19ème siècle. J’avais envie d’une bague précieuse et présente mais facile à porter. En fait, la bague que je souhaitais porter tout le temps ! Je l’appelle « ma bague d’héritage » parce qu’elle aurait pu appartenir à une aïeule ayant vécu aux Indes.

Vous donnez le sentiment de créer absolument sans contraintes, avec une liberté absolue ?

F.M : C’est juste une passion qui me guide et je n’ai pas de formation en joaillerie ou en gemmologie, donc pour mes bagues, comme pour les colliers d’ailleurs, je me permets toutes les associations qui me plaisent : émeraude et tourmaline, topaze et diamants, citrine et rubis… C’est une bague qui a ce petit twist historique que j’affectionne et en même temps je la trouve très contemporaine.

Comment êtes-vous passée du bijou à l’objet, en créant ces sculptures ou encore les boites en laiton que vous présentez pour la première fois chez Alexandre Biaggi pour l’exposition « Femmes singulières » ?

F.M : Sculptures à porter, tableaux-bijoux … J’ai toujours dessiné, fait des découpages que j’assemblais, mais aussi des plaques en argile, des bijoux de mur en laiton à intégrer dans un décor. Des créations que je n’ai encore jamais montrées. Pour moi le bijou est un accessoire mais c’est aussi un objet que l’on peut poser comme on le ferait avec une sculpture. Pour les boites en laiton que je présente chez Alexandre Biaggi, l’idée est toujours d’assembler, d’unir des fragments, des formes, pour créer une entité nouvelle. Je travaille sur la notion de lien. Le moment de création n’est pas qu’instinctif. Un travail inconscient se juxtapose, il s’apparente au processus de l’écriture automatique.

Crédits photo : Frédérique Mattei, Jean-Joseph Renucci, Cédric Porchez, Thomas Hennocque, Alexandre Biaggi

Mehmet Güleriüz

« Je peux passer 14 ou 15 heures d’affilée sur un tableau. Je commence sans faire de croquis préalable, sans savoir ce qui va sortir de la toile et je ne reviens jamais en arrière », explique Mehmet Güleryüz, dont l’outil de prédilection est le couteau, parce qu’il trouve le pinceau “trop fragile et trop mou”. Les toiles de Mehmet Güleryüz sont traversées d’un bouillonnement de vie qui est l’expression d’une force physique tout autant qu’intellectuelle. Peindre est en effet pour lui à la fois un moyen de penser le monde et de donner forme à ses pensées.

MEHMET GÜLERIÜZ

Dans la lignée de l’expressionnisme et de la figuration narrative, dont il se réclame, il projette directement sur la toile dans un élan d’improvisation ses rêveries et ses réflexions. C’est sur la toile que celles-ci s’ordonnent et prennent corps, révélant d’un même mouvement l’être intérieur de l’artiste et le regard qu’il porte sur le monde. Singulièrement celui qu’il porte sur la Turquie.

Depuis les années 60, Mehmet Güleryüz est ainsi l’observateur attentif d’une société turque dont il scrute les évolutions. Témoin du passage rapide d’une économie rurale a une économie industrielle comme des soubresauts politiques de son pays, il est l’un des premiers peintres turcs à avoir osé aborder des thèmes toujours aussi éminemment tabous que celui de la sexualité.

Ses oeuvres sont souvent le reflet d’une société atomisée dans laquelle les individus, même lorsqu’ils arborent fièrement les attributs de la modernité, sont en proie à la solitude, à la peur, et sont placés sous le regard constant d’un Big Brother qui s’immisce jusque dans leur chambre à coucher.

MEHMET GÜLERIÜZ

Mehmet Güleryüz, votre formation et vos influences sont à chercher tant dans la culture Ottomane que dans la tradition européenne. Pouvez-vous revenir sur cette double influence ?

Mehmet Güleryüz : “Je viens d’un milieu enraciné dans la tradition ottomane, avec un père dont la famille avait fait partie de la cour du Sultan, alors que celle de ma mère comptait de nombreux janissaires. Je suis né en 1938 dans la jeune République kémaliste, mais mon père était resté très attaché à la tradition ottomane et a tenu à m’initier à l’histoire, à la langue traditionnelle turque qui s’écrit avec l’alphabet arabe, à la calligraphie et à l’art islamique. J’ai toujours dessiné et lorsque j’avais 10 ans, mon père m’a demandé de représenter la circoncision des sultans !
Permettez-moi à ce sujet de faire une parenthèse. Car il y a souvent une grande méconnaissance de l’art islamique. Si l’islam proscrit la représentation du visage du Prophète, il existe néanmoins une importante tradition de la représentation. Mais celle-ci est cachée, elle se trouve principalement dans les livres, avec les enluminures, et c’est un art réservé à l’élite. Il faut aussi se souvenir que Mehmet Le Conquérant a fait venir Bellini à Istanbul afin qu’il réalise son portrait. Mais il n’était pas destiné à être montré au peuple.
Donc, d’un côté il y a cette culture ottomane, qui entretient avec la représentation une relation complexe, cachée. Mais en même temps mes parents m’ont inscrit au lycée français d’Istanbul où j’ai fait ma scolarité et où j’ai donc reçu le même enseignement que les petits français. Il faut ajouter qu’après avoir fait l’Ecole des Beaux-arts d’Istanbul, j’ai gagné un concours qui m’a permis d’avoir une bourse et d’entrer aux Beaux-arts de Paris, où j’ai étudié pendant quatre ans.

Votre famille entretenait une relation forte avec les arts ?

Dans la famille, la culture comptait beaucoup. Il y avait de nombreuses œuvres à la maison et la pratique des arts était importante. La calligraphie était le violon d’Ingres de mes grands-parents. J’avais aussi un oncle maternel qui était marin et qui après avoir écouté une sonate de Beethoven a tout plaqué pour apprendre la musique classique européenne et s’initier au violoncelle. Il jouait dans les salles de cinéma pour gagner sa vie et il en profitait pour faire ses gammes ! C’était un homme extraordinaire qui a beaucoup compté pour moi. J’avais également une tante du côté paternel qui était peintre et qui a contribué à m’ouvrir à la peinture européenne.

Il y a donc cette double influence culturelle mais il y a aussi l’influence du théâtre, car vous êtes aussi comédien. Cela a t’-il joué un rôle important dans votre œuvre picturale ?

Je suis entré à l’école des Beaux-arts d’Istanbul à l’âge de 18 ans et ça ne s’est pas très bien passé. On y délivrait un enseignement académique dans lequel je ne me retrouvais pas. Je prenais en même temps des cours de théâtre et j’ai quitté les Beaux-arts sans abandonner la peinture, mais je me suis alors davantage consacré à l’art dramatique. Je suis entré dans une compagnie d’avant-garde “Arena”, avec laquelle j’ai en particulier joué “Ubu roi” d’Alfred Jarry. C’est là que j’ai découvert la puissance de l’improvisation. C’est quelque chose qui me correspondait et je me suis dit que je pourrais aussi improviser en peinture. Ça a libéré ma pratique ! Je pouvais enfin être dans l’énergie, la vitesse, la spontanéité… La peinture a repris le dessus et je suis de nouveau entré aux Beaux-arts deux ans plus tard. L’improvisation est au fondement de ma pratique : lorsque je me mets devant la toile blanche c’est sans avoir fait de croquis préparatoires, sans même savoir ce que je vais faire et, quand je commence à peindre, je ne reviens jamais en arrière.

Mais cette improvisation ne tend jamais vers l’abstraction ?

J’ai eu dans ma jeunesse une brève période abstraite. Ça n’a pas duré longtemps parce que ce qui m’intéresse avant tout c’est la figure humaine. Et là aussi mon expérience théâtrale a été très importante. Le théâtre, comme la littérature et le cinéma, nous parle de l’homme et je ne voyais finalement pas l’intérêt de mettre l’homme de côté en peinture. J’ai donc résolument choisi de rester dans la tradition figurative, alors que pour beaucoup la modernité semblait résider dans l’art abstrait et l’art conceptuel. Je voulais aussi que ma peinture puisse parler à tous, être lisible par tous.

La spontanéité “expressionniste” de votre peinture vous permet en quelque sorte de jeter sur la toile votre vision de la société, comme un écrivain jetterait à chaud ses réflexions. En Turquie, votre œuvre est considérée comme un miroir sans concession des évolutions du pays.

Il faut revenir au contexte dans lequel j’ai commencé à peindre. La peinture dominante et officielle lorsque je suis entré aux Beaux-arts était figurative. Mais elle n’était figurative qu’en surface. Parce que c’était un art convenu, désincarné. C’est ça que j’ai voulu attaquer de front. J’ai voulu représenter le véritable comportement des gens, ce qu’ils avaient dans les tripes, l’hypocrisie des relations sociales, la façon dont ils “portent leur corps”, leur rapport à la sexualité. Je me suis mis dans la position d’un médecin dans un service de soin intensif : je prends le pouls de la société, je traque les évolutions psychologiques, physiques, je fais des radiographies tout le temps en m’efforçant de ne pas me répéter et de toujours être dans l’expérimentation, de toujours faire de nouvelles propositions. J’ai suivi de l’intérieur l’évolution d’un pays qui joue un rôle important et que l’on ne peut ignorer. Cette évolution fait écho à celle de l’Europe et du monde.

La société turque a-t-elle accepté de se regarder dans le miroir que vous lui avez tendu ?

C’était très dérangeant et provocateur de faire ça. On m’a beaucoup attaqué en me disant que ce n’était pas moral, que mes tableaux n’étaient pas beau, ce qui n’a jamais été une préoccupation pour moi… Mais on ne m’a jamais dit que c’était vulgaire. Je me suis beaucoup battu sans dévier de ma ligne. Pendant longtemps il a fallu que je me débrouille avec très peu de moyens. Il y avait heureusement quelques personnes qui croyaient en moi, quelques collectionneurs qui ont commencé à me suivre. La reconnaissance est venue vers les années 90 et j’ai alors commencé à enchaîner les expositions. J’avais une cinquantaine d’années et j’en ai été très surpris car ça a été très soudain.

Votre notoriété est aujourd’hui très grande en Turquie. La rétrospective que vous a consacrée le Musée d’art contemporain d’Istanbul (Istanbul Modern), a été l’une des expositions les plus visitées dans le monde en 2015. Mais ce qui frappe, c’est que vous avez finalement plus exposé en Europe et aux Etats-Unis dans les années 80, avant d’acquérir cette notoriété, et très peu après. Comment expliquez-vous ça ?

Tout simplement parce que je ne m’en suis pas tellement occupé. Avec le succès rencontré en Turquie à partir des années 90, j’ai fait sur place de nombreuses expositions et j’ai voulu profiter de cette notoriété pour contribuer à changer l’enseignement artistique et les institutions culturelles. J’ai beaucoup enseigné : à l’université et aux Beaux-arts d’Istanbul où j’ai mis en œuvre de nouvelles méthodes pour sortir de l’académisme, j’ai aussi créé mon propre atelier où j’ai donné des cours de 2000 à 2011, j’ai lancé un grand projet national sur le carnet de croquis pour favoriser la pratique du dessin dans l’enseignement artistique. Je me suis également investi dans des organisations. J’ai notamment été président fondateur du Comité turc de l’Association internationale des arts plastiques.

Vous avez aussi tenu un rôle important pour que soit aboli le statut d’artiste d’Etat qui a existé jusqu’en 2000 en Turquie ! Et puis vous avez participé à de grands mouvements citoyens comme “occupy Taksim”, en 2013, ou contre la nouvelle constitution en appelant publiquement à voter non au référendum de 2017.

Je me suis toujours engagé quand j’ai pensé qu’il fallait le faire. Mais à chaque fois je l’ai fait à titre individuel et en dehors de tout parti.

Quelle est la situation de l’art aujourd’hui en Turquie ?

Il y a une situation d’asphyxie pour tout ceux qui croient en un langage artistique universel qui dépasse les frontières et les cultures.

Laura Gonzalez

Elle n’a que 37 ans et pourtant elle est l’architecte et décoratrice star du moment. Pas un restaurant ou une marque chic qui ne se refasse une beauté sans faire confiance à son goût pour les belles endormies, et surtout à son style, un Mix & Match que d’autres appellent aussi le shabby chic, élégant, original et très personnel.

Il y a dix ans déjà, elle redonnait un coup de jeune et une nouvelle identité au Bus Palladium. Aujourd’hui, plus de 200 projets plus tard, des restaurants et des hôtels (le Schmuck, la Quincaillerie, La Gare, le Wood, la Belle Epoque, le Jules, l’hôtel Relais Christine, la Gare, la Brasserie Auteuil, le Margherita, le Manko, l’Alcazar, Thiou …), des boutiques (Cartier, Pierre Hermé, Christian Louboutin) des scénographies pour AD et Piasa, de nombreux chantiers pour des particuliers … On parle vraiment de la touche Laura Gonzalez, d’ailleurs consacrée Designer de l’Année par ses pairs au dernier Salon Maison et Objet.

Peu soucieuse de correspondre à l’air du temps, Laura respire avant tout le sien. Et tout l’inspire : peu de codes dans son style, mais des idées, des envies qui changent tout le temps et qu’elle mixe merveilleusement avec l’identité des lieux auxquels elle redonne vie. Elle chine beaucoup, aux puces mais aussi dans les brocantes, elle aime tout autant le charme de pièces très simples, artisanales, que la majesté de pièces signées par de grands designers. Et surtout elle fait réaliser la plupart de ses créations par les meilleurs artisans d’art, auxquels elle est très attachée.

Aujourd’hui on la retrouve chez Lapérouse, accompagnée de Cordelia de Castellane, directrice artistique de Dior Maison, avec laquelle elle a travaillé main dans la main pour la restauration de cette institution mythique, récemment acquise par Benjamin Patou et Antoine Arnault.

Un travail admirable, enchanteur pour un lieu qui était pourtant empreint d’une âme solide : durant deux siècles, ses salons ont accueilli le Tout Paris des arts, des lettres, de la politique. Cette âme, Laura l’a conservée en réalisant un véritable travail d’ensemblier à l’ancienne. En conservant ce qui devait l’être, en restaurant, mais aussi en modifiant ce qui semblait suranné. Le Salon Lapérouse s’est transformé en salle de restaurant, quand un bureau est devenu un Salon chinois. Elle a aussi créé un nouveau bar, plus propice à la fête que l’ancien. Pas une fresque, une tenture qui n’ait une histoire, pas un imprimé, une matière ou une couleur qui ait été laissé au hasard, l’ensemble est sublime, toujours hors du temps mais d’une gaîté enfin retrouvée. Cordelia a, elle, ajouté sa touche en travaillant avec les chefs, Jean-Pierre Vigato et Christophe Michalak, pour créer des services de tables qui s’accordent à leurs merveilleuses créations culinaires. Marcel Proust ou Winston Churchill n’y trouveraient sans doute rien à redire. Le temple a retrouvé sa splendeur et la fête peut continuer ! Et du côté de Laura on attend avec impatience l’ouverture d’un lieu dédié à ses créations.

LAURA GONZALEZ


5 rue de Lille 75007 Paris

Emmanuel Pierre

On le croise souvent dans les pages des journaux, Le Magazine Littéraire, Libération, The New Yorker, The World of Interiors, ou Le Monde d’Hermès au travers de ses dessins, mais aussi dans ses livres dessinés et ses décors (les vitrines de Noël des Galeries Lafayette pour Christian Lacroix, l’Exposition Dans L’Œil du Flâneur pour Hermès ….)

Emmanuel Pierre, Magazine The World of Interiors

Depuis deux ans, on a pu admirer son travail en format géant sur les bâches qui recouvraient la façade de l’Hôtel du Louvre lors de sa rénovation. L’hôtel va maintenant être inauguré et c’est l’occasion pour nous de rencontrer Emmanuel Pierre, artiste et illustrateur, dont on découvre avec délice l’univers surréaliste au fil des expositions et des publications.


Emmanuel Pierre, Hôtel du Louvre, Paris, 2019

Emmanuel, ton travail d’illustrateur et d’artiste est certes protéiforme mais ton style, ton univers, sont uniques. Comment les définirais-tu ?

Protéiformes peut-être. En fait je ne m’en rends pas vraiment compte. J’ai toujours envie de toucher à d’autres matières. En ce moment, c’est la céramique qui me chatouille, mais parvenir à en faire est un peu compliqué. Rencontrer des artisans qui utilisent ou appliquent mes collages ou dessins serait déjà extraordinaire. Mais pour revenir à mon univers, il est fait d’impressions très fortes de mon enfance. Nous avons beaucoup voyagé avec mes parents. Mes toutes jeunes années à Madagascar m’ont étourdi les yeux, le nez, les oreilles et le goût ! Puis une famille joyeuse, entourée de belles choses, de jardins et de chansons, cela vous marque. C’est un peu mièvre, mais ce fut un bon ferment. Le Paris des années soixante et septante m’a nourri de sa vie populaire, révolutionnaire et décadente. J’ai également dû me fabriquer des habits d’ironie et de dérision, car notre époque est bien opaque, comme dit ce cher Concombre Masqué ! La tête farcie de tout cela, et bien il en sort ce que vous voyez …

Comment a débuté cette collaboration avec l’Hôtel du Louvre ?

Cyril Cabry, le Directeur artistique de l’agence Mullenlowe, chargée de l’identité visuelle de l’hôtel, se souvenait de l’affichage de mes collages qui avait habillé le Pavillon parisien de l’exposition « Dans l’Oeil du Flâneur », organisée par Hermès en 2015. C’est ce qui l’a décidé à faire appel à moi.

Emmanuel Pierre, Exposition Dans l’Œil du Flâneur, Paris, 2015

C’est là que j’ai moi aussi découvert ton travail, le long des berges de la Seine, mais aussi dans la scénographie de l’exposition. Je ne savais pas encore qui était l’artiste, ni comment tu travaillais.

C’est le genre d’aventure que j’adore ! Hermès et les Editions Actes Sud souhaitaient faire un catalogue de l’exposition Dans l’œil du Flâneur, qui allait être montée à Londres et à Paris. Dès la première réunion, en voyant quelques collages, ils ont aimé mon travail et m’ont donné carte blanche pour la suite. J’ai travaillé dans une totale liberté. Le commissaire de l’exposition qui n’avait pas encore écrit son texte l’a même construit à partir de mes dessins. Puis cela leur a tellement plu qu’ils ont choisi d’utiliser les collages pour l’exposition, à l’extérieur, mais aussi dans la scénographie imaginée par Hubert Le Gall.

J’ai donc commencé à travailler sur le projet de l’Hôtel du Louvre fin 2016. Dans la foulée, début 2018, la Réunion des Musées Nationaux m’a demandé de faire un livre « jeunesse » pour l’exposition Éblouissante Venise, au Grand Palais, un livre que j’ai choisi d’appeler Venise Mascarade, le petit frère de celui de l’expo « Dans l’œil du Flâneur ».

L’Hôtel du Louvre est, je crois, le plus ancien des Grands Hôtels de Paris ?

A sa création c’était en tout cas le plus grand hôtel de France, il était tel que Napoléon III le souhaitait, comme ceux qu’il avait pu voir à Londres. C’était l’époque des Expositions Universelles, une époque durant laquelle il a chamboulé tout Paris ! L’Hôtel était alors fréquenté par des écrivains, des artistes, on y croisait Zola, Pissarro et même Freud.

Comme il est vraiment au carrefour de plusieurs quartiers, l’agence m’a demandé de créer quatre décors autour du Louvre, de l’Opéra, du Palais Royal et de la rue de Rivoli et des Tuileries. J’ai créé une multitude de personnages qui évoquent la vie de l’Hôtel mais aussi son histoire, on en retrouve certains dans plusieurs décors qui habillent le lobby, les chambres, le restaurant ou le Bar.

Emmanuel Pierre, Collage (Détail), Hôtel du Louvre, Paris, 2019

A partir de quels éléments crées-tu tes collages ?

Je les trouve dans des gravures anciennes, des lithographies, et je les découpe. Chaque personnage peut être composé d’une quinzaine d’éléments différents.

C’est un travail de recherche incroyable.

Je fais les salons, je récupère des gravures, puis j’assemble, je colle… j’aime les reflets du collage, l’effet de matière que cela crée, mais aussi, comme tous les éléments sont imprimés en direct ou peints au pochoir, la possibilité de les reproduire en très grand format ou de les utiliser pour l’édition, puisqu’il n’y a pas de problème de pixels.

Emmanuel Pierre, Campagne pour Mikimoto Cosmetics, Collage (détail), 2018

Ce qui semble étonnant, c’est qu’à partir d’éléments trouvés ici et là, tu donnes vie à des personnages ou des éléments de décor certes surréalistes, mais dans lesquels on reconnaît ton style, ta patte, au premier coup d’œil, comme si tu les dessinais toi-même.

J’ai tourné très tôt autour du collage, associant dessin et morceaux découpés. Et puis, j’ai vu le dessin s’appauvrir et n’avoir plus qu’un petit rôle de composition, face à l’impact des chromos et gravures. Et cela s’est fait gentiment, le dessin pur à l’encre retrouvant sa force et sa liberté d’un côté, et le collage d’éléments anciens pour la plupart (XIXe et début XXe siècles) plus aléatoire, voire excessif de l’autre. Un épanouissement dans la couleur, que je n’avais jamais osé auparavant. Je redeviens d’ailleurs timide lorsque je mets de la couleur sur mes encres. Le collage m’a fait rompre avec les tics et les habitudes. La composition, d’abord hésitante, se resserre au fur et à mesure que j’ajoute de nouveaux éléments, si petits soient-ils.

Avec ton travail de dessins à l’encre, on s’éloigne de l’illustrateur, on découvre l’artiste …

Je me suis toujours senti artiste, parce que l’illustration, en soi, c’est très périlleux ! Il faut coller au texte, à la logique d’un livre, aux désirs du client, qui sont absurdes parfois. Mais, comme mes amis du métier, j’aime aussi ces contraintes que l’on peut contourner ou façonner l’air de rien. Et puis, en fin de compte, la plupart de ces commandes m’ont fait avancer, atteindre des univers inespérés : vitrines de Grands Magasins, bâches, scénographies … Mais le travail de tous les jours, dans mes carnets préférés, me donne une force et une plénitude rares. Le dessin régulier, au jour le jour, avec les surprises et les horizons soudain offerts. Pas d’explications, de pourquoi ni de comment. Souvent sans esquisse, seulement guidé par la main et la fantaisie. Apaisant, presqu’irréel. On en sort épuisé, mais très heureux.

Emmanuel Pierre, Dessin à l’encre

Tu prépares une exposition pour le mois de mai chez Catherine Lardeur ?

Catherine Lardeur est une femme incroyable, passionnante, grande défricheuse dans le milieu de la mode des années 80, c’est elle par exemple, qui a découvert Rei Kawakubo et sa marque Comme des Garçons. Elle a un atelier de verrier à deux pas de Saint-Germain des prés qu’elle tient de son mari, un très bel endroit, très parisien, très inspirant. J’y montrerai pas mal de choses, des dessins à l’encre, des collages et quelques livres-objets. Pour moi tout cela est très complémentaire.

Emmanuel Pierre, Dessins à l’encre

Tes magnifiques Livres-Objets ! J’ai vu que tu en avais déjà fait plus de 260, mais tu les montres rarement.

On me les commande, je les offre aussi pour des évènements, à des gens que j’aime, famille ou amis, mais parfois j’en garde un pour moi. Le dernier porte le numéro 268. J’ai toujours fait des livres et j’aime beaucoup les collages sous le format du livre. A dix ans je faisais déjà des BD que ma sœur encrait, mettait en couleur au pastel, qu’elle brochait et que j’offrais à mon père ou à une tante pour un anniversaire. Plus tard j’ai laissé tomber la BD, contrairement à beaucoup de mes copains, mais j’aimais tellement les livres anciens, j’avais toujours vécu avec, chez mon grand-père notamment, qui avait des trésors. J’ai donc continué à faire des livres à la main, comme le font Pierre Le-Tan ou d’autres artistes. J’ai fabriqué le premier aux Arts-Appliqués, à vingt ans. Je faisais mes couleurs avec des teintures de bois, je chinais les papiers. J’ai toujours adoré le parfum du papier.


Emmanuel Pierre, Livre 242 – Hulpes

Emmanuel Pierre, Livre 244 – Jabirus méconnus

A propos de parfum, tu viens de réaliser une série de collages pour la Maison MEMO et son dernier parfum, Winter Palace.

Oui, nous avons fait un très joli petit livre avec Colombe Schnek, qui en a écrit les textes. L’histoire de Yang Gufei, la concubine préférée de l’empereur, et des neuf dragons … Dans le même registre j’ai travaillé l’an dernier pour Mikimoto, une très belle maison de joaillerie et de cosmétique japonaise. Pour leur campagne de Noël, j’ai mis leurs fameuses perles en relief, avec un peu de folie, d’amour et d’humour pour habiller leurs paquets et leurs pochettes.

Emmanuel Pierre, Winter Palace pour MEMO, 2019

Il t’arrive aussi de créer d’autres décors, tout aussi poétiques, mais grandeur nature, puisque ce sont des jardins ?

Oui c’est une autre de mes activités ! J’ai commencé en “reverdissant » le jardin familial à la Seyne-sur-mer. J’y ai travaillé durant des années, sans m’arrêter. J’aime beaucoup m’isoler dans la nature, jusqu’à me fondre avec les végétaux … Puis j’ai été amené à tailler des dizaines de buis dans un jardin cévenol qui se cherchait et qui a pris une allure anglo-japonaise. En ce moment nous travaillons, avec mon « associé » de l’Atelier Végétal, sur un projet rue de Lille, à Paris. J’aime les jardins anglais, japonais, les topiaires… L’idée de départ est de redessiner ces petits jardins de ville (ou parfois parc de quatre hectares, dans le Médoc), leur faire retrouver un air confortable (d’où les topiaires nuageux et asymétriques), avec profusion de vivaces et de plantes rares. Outre le fait de redonner du style à un courtil mangé de mouron ou à une triste cour, il y a aussi une volonté de reverdir et de parler botanique.

Emmanuel Pierre, Projets de jardins, Paris

Ton univers personnel est très riche, tu collectionnes beaucoup.

Je récolte plutôt que je ne collectionne. Je conserve, je rassemble des objets évocateurs, mais sans grande valeur. C’est un peu un collage à grande échelle que j’arrange et complète en fonction des formes et des couleurs, mais aussi des trouvailles, car il y a toujours des objets ou des peintures qui nous attendent quelque part, tu ne crois pas ? Un tableau dans une vitrine, un tapis mité ou même une bassine dans une cave abandonnée !

www.emmanuelpierre.fr