Patrick Frey

Entre Art Déco Et Modernisme

Pierre Frey, décorateur, tissus, Paris

Patrick Frey, le célèbre décorateur René Prou était donc votre grand-père maternel ?

Patrick Frey : Oui, le père de Geneviève, ma mère. C’est un peu grâce à lui que nous sommes tous là. Quand il a créé sa Maison en 1935, mon père est allé voir tous les grands décorateurs parisiens, dont René Prou, pour leur présenter ses premiers tissus. Prou lui a naturellement présenté sa fille, dessinatrice textile. Ce fut un coup de foudre et mon père demanda ma mère en mariage trois jours plus tard. Maman rentra chez Frey et elle y resta quinze ans. En 1947, l’année de ma naissance, mon grand-père mourrait, je ne l’ai donc pas connu, mais ma mère m’a raconté des milliers d’histoires sur lui, qui ont bercé mon enfance.

Pierre Frey Livre René Prou

P.F : C’était vraiment un homme de son temps, il a participé aux grands chantiers de son époque. L’entre-deux-guerres était une période de grands changements, et la fabrication des plus beaux paquebots ou de trains mythiques en fut l’un des signes : l’ouverture sur le Monde, le goût du voyage … Et pour les Arts Décoratifs le passage de l’Art Nouveau, à l’Art Déco et au Modernisme. René Prou fut l’une des figures majeures de tout cela.

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Il vivait dans une effervescence créative permanente, entouré d’artistes, de Paul Poiret aux Delaunay ou Jacques-Émile Ruhlmann, avec qui il travaillait mais faisait aussi des fêtes mémorables dans sa maison de Normandie. C’était un homme fantaisiste, drôle, toujours en mouvement. Quelquefois il rentrait chez lui le soir, avec une équipe de peintres, et envoyait toute la famille à l’hôtel. Les enfants étaient ravis, ma grand-mère, elle, beaucoup moins ! Mais huit jours plus tard ils rentraient tous dans un nouveau décor. C’était aussi un professeur adoré par ses élèves aux Arts Décos et à Duperré.

René Prou Décorateur Modernisme Paquebot

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour faire un livre sur sa vie et son travail ?

P.F : Ma mère, Geneviève avait une passion pour son père. Quand elle a eu 100 ans, elle était dans une forme incroyable et ma femme Lorraine a eu l’idée et l’envie de faire ce livre, de raconter l’histoire de cet homme tant aimé par sa belle-mère. Maman devait bien sûr en faire l’Edito, mais elle est malheureusement morte trois ans plus tard. Elle a tout de même eu le temps de parler longuement à Lorraine, de lui raconter son père, mais aussi le grand décorateur qu’elle ne cessa jamais d’admirer.

Moi je ne me suis occupé de rien. Ma femme me montrait parfois des documents qu’elle découvrait mais c’était son histoire et grâce à elle j’ai vraiment redécouvert mon grand-père et son travail.  C’est aussi elle, et Sophie Rouart, qui ont eu l’idée de faire une exposition dans notre showroom, comme une évocation du travail de mon grand-père, en reconstituant un compartiment mi-bateau, mi-train, avec des objets, des dessins que je possédais encore ou que nous avons retrouvé chez des collectionneurs.

Décoration René Prou

Qu’est-ce qui vous rapproche du style de René Prou ?

P.F : J’aime l’élégance des formes, des matériaux, elle est intemporelle. Comme lui, j’aime la couleur, les essences de bois précieuses, la laque, le japonisme … Nous développons maintenant une collection de mobilier et j’espère pouvoir bientôt rééditer le mobilier de mon grand-père.

Mobilier René Prou

On trouve dans vos archives aujourd’hui, presque quatre siècles d’histoire des arts décoratifs.

P.F : Mon père s’en fichait complètement. Il remisait ses vieux tissus, ses dessins, dans des placards et ne les regardait jamais. Il se fichait du passé, regardait toujours devant. Il me disait aussi que de toute façon, les plus beaux dessins étaient dans deux Maisons, Braquenié et Le Manach. L’Histoire de France était là. C’est aussi pour ça, pour le remercier, que plus tard j’ai souhaité acquérir Braquenié.

Pour en revenir à nos archives, mon demi-frère, un jour, m’a proposé de mettre tout cela en ordre. Il faisait ça à ses moments perdus, de manière un peu artisanale. Et puis, il y a une dizaine d’années, j’ai reçu une lettre, écrite sur un joli papier rose, de Sophie Rouart, qui était alors au Musée de la Toile de Jouy, elle avait envie de travailler pour un éditeur de tissus. Elle est entrée dans la Maison et a remis de l’ordre dans tout ça avec de vraies méthodes de conservation. Elle connait absolument toutes nos archives et c’est un puits de science. Si avec le studio on évoque un thème, une idée de travail, elle sait exactement ressortir les documents qui pourront nous aider.

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De mon côté, je ne vis pas en regardant dans le rétroviseur, mais j’aime tout conserver. Et les archives nous servent tous les jours dans la création. Mais pour moi une archive n’est pas forcément un dessin, ça peut aussi être un meuble, un morceau de tapis, un vêtement, tout m’inspire.

Tissus Décoration Pierre Frey Paris

Vous les trouvez au cours de vos voyages ?

P.F : Oui parfois, au fin fond du Vietnam comme à L’Isle sur la Sorgue en chinant chez un broc, ou même à Drouot.

Vous faites partie de ceux qui représentent le Style Français un peu partout dans le monde.

P.F : Quand je présente des collections, aux Etats-Unis notamment, on me dit toujours « It’s so french ! ». C’est notre patrimoine, notre force. Les grands hommes politiques l’ont souvent compris : de Napoléon, avec l’Egypte ou l’Italie, à Mitterrand, avec la Pyramide du Louvre. D’ailleurs, toutes les grandes Maisons reviennent maintenant aux sources de leur création.

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La Maison Pierre Frey c’est une histoire d’hommes soutenus par des femmes, votre mère d’abord, puis votre femme Lorraine.

P.F : Je dois beaucoup à ma mère, elle m’a appris à regarder, elle a formé mon regard. Elle m’emmenait en voyage, visiter des villes, des expos. Elle arrêtait la voiture pour que je regarde un coucher de soleil jusqu’au bout.  Elle me disait souvent : « Je t’ennuie mais quand tu travailleras chez ton père tu me remercieras ». Pour elle c’était une évidence. Avec mon père ils m’ont aussi appris à reconnaître les jolies proportions, d’une maison, d’un toit ou même d’une porte.

Ma mère a fait la liaison entre René Prou, mon père et moi. Ma femme Lorraine fait un peu la même chose aujourd’hui. Elle a, elle aussi, un sens des formes extraordinaire. Mais nous n’avons pas toujours les mêmes goûts, elle est beaucoup plus minimaliste que moi !

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Comment faites-vous pour décorer vos maisons ensemble ?

P.F :  On s’arrange. Chacun enlève quelque chose ou en accepte une autre !

Votre studio est lui aussi très féminin.

P.F :  Quatre jeunes femmes. Quatre personnalités différentes et complémentaires. Deux sont spécialisées en papiers peints et deux en tissus. On travaille en osmose, le regard que nous portons sur les dessins est souvent le même. C’est comme en cuisine, tout le monde s’active et tout le monde est talentueux, mais il faut un Directeur artistique pour trancher au bon moment, comme dans tout processus créatif. Chaque collection est un risque, il faut lui donner une direction, et à ce moment-là on est seul. Je donne le thème, le studio se réunit, chacun de nous l’interprète à sa manière. En partant d’une idée, on peut la twister et arriver à tout autre chose, c’est ce qui est merveilleux dans la création.

Pour le dessin, je travaille comme mon père. Avoir son propre studio de dessinateurs limite la création. Je fais appel à des dessinateurs extérieurs qui ont tous leur patte, des univers différents. Nous en voyons une centaine par an, ils apportent une richesse supplémentaire à la Maison. Pour moi la créa, c’est comme un grand entonnoir, on y met des idées, des créatifs, le Studio, les documents de Sophie, moi …. Puis je suis en dessous, je reçois le résultat et je dois pouvoir tout revendiquer, je suis garant de l’esprit de la Maison Pierre Frey.

C’est une belle histoire de transmission, de René Prou, jusqu’à vos trois fils aujourd’hui.

P.F :  Mon père m’a tout de suite laissé une liberté totale. Il me disait “Fais comme si j’étais mort”, je lui répondais “Mais enfin Papa tu es là” et nous sommes restés 25 ans ensemble ! Mais il m’a tout de suite laissé la direction de la Maison et il a immédiatement voulu que je crée des tissus. J’avais la chance folle de pouvoir faire mes propres choix et, je crois, un certain bon sens qui m’a permis de traverser les décennies. Mais si mes trois fils, Pierre, Vincent et Matthieu, n’avaient pas eu, eux aussi, une certaine fibre artistique, une passion, ils ne seraient pas rentrés chez Frey. J’ai aussi voulu ce livre pour leur montrer aussi d’où ils venaient. Vous savez, mon Grand-père, avant de connaître mon père, faisait créer ses tissus chez Le Manach, que j’ai racheté il y a quelques années. Tout a un sens dans cette histoire, c’est comme une chaine dont René Prou a été le premier maillon, il était temps de lui rendre hommage.

Maison Pierre Frey

27 rue du Mail 75002 Paris

Gérard Garouste

Artiste, art

C’est le printemps de Gérard Garouste à Paris. Trois expositions au même moment, organisées de concert sous le nom de “Zeugma” : aux Beaux-Arts, autour de Rabelais et de Dante, au musée de la Chasse et de la Nature, autour du mythe de Diane et Actéon et à la galerie Templon, autour du Talmud.

Zeugma ? Une figure de style syntaxique, un “entre-deux, lorsqu’il manque un mot dans une phrase”. Mais aussi une liaison en grec, un “pont” selon Gérard Garouste, entre deux œuvres ou plusieurs expositions.

Tourmenté, érudit, curieux de tout, on pourrait le qualifier de fou génial sans le choquer puisqu’il ne cache pas ses troubles bipolaires, qui l’ont mené à séjourner de temps en temps dans les hôpitaux. Des troubles qui trouvent selon lui leur source dans l’enfance et l’histoire familiale, qu’il a longuement évoquée dans son autobiographie, L’Intranquille.

Ces errances qui l’ont poussé à étudier et à chercher des réponses dans les grands textes. Puis à créer, dans sa peinture, des synergies entre le Talmud, les récits mythologiques ou littéraires, et sa propre histoire, en s’attachant à créer un « entre-deux » qui fait surgir l’interrogation et l’humour (Il ne faut pas oublier qu’avant de s’orienter vers la peinture figurative, il réalisait, à sa sortie des Beaux-Arts, dans les années 70, de nombreux dessins d’humour et travaillait souvent pour les scénographies de son grand ami Jean-Michel Ribes ou pour celles des spectacles du Palace).

Son art est indissociable d’un engagement à la fois intime, spirituel et politique : « Si je peins armé des textes qui ont irrigué les siècles, fabriqué la pensée de nos aïeux, c’est pour regarder en nous, révéler notre culture, notre pensée dominante, notre inconscient. Je veux être un ver dans le fruit. »

Sa peinture figurative, mythologique, allégorique, est unique dans le paysage artistique français contemporain et lui a valu de nombreuses expositions à travers le monde, mais c’est la première fois qu’à Paris on peut avoir une telle vision d’ensemble de son œuvre.

Aux Beaux-Arts, Gérard Garouste a investi le cadre exceptionnel de la cour vitrée où il présente une série d’installations monumentales et de dispositifs théâtraux. Fausses tapisseries, anamorphoses, jeux d’oculi, labyrinthe, qui invitent le visiteur à pénétrer ce Grand oeuvre drolatique, mêlant sens caché et onirisme, références aux textes révélés et évocations de ceux de Rabelais et de Dante.

L’exposition dévoile un aspect méconnu de son travail à travers quatre pièces monumentales réalisées entre 1987 et 2003 : Les Indiennes, La Dive Bacbuc, Ellipse et Les Saintes Ellipses. Ces pièces, qui n’avaient plus été montrées en France depuis quinze ans, sont réunies pour la première fois.

Ces oeuvres ont pour point commun la technique particulière utilisée par l’artiste et qui a donné son nom à la première d’entre elles, les Indiennes (qui doivent initialement leur nom au fait qu’elles étaient importées des comptoirs des Indes) : de la peinture à l’eau sur toile encollée mais non enduite, donc absorbante ; il lui importait que ces oeuvres évoquent d’avantage la teinture que la peinture. Souples car sans châssis, elles se roulent comme un tapis et se déplacent au gré des événements.

Au Musée de la Chasse et de la Nature, il s’est intéressé au mythe de Diane et Actéon, relaté par Ovide dans ses Métamorphoses : Actéon, chasseur insatiable, s’aventure dans un bois et surprend la déesse Diane alors qu’elle se baigne nue avec ses suivantes. Lui, simple mortel, ose porter un regard de désir sur la divinité qui se venge en lui jetant un sort. Soudain transformé en cerf, il devient la proie de ses propres chiens qui le mettent à mort.

Pour cette commande du musée, il a multiplié les études, les dessins et les toiles. Singulièrement, la déesse Diane y ressemble à son épouse, Elisabeth, tandis qu’il prête ses traits au chasseur.

Chez Daniel Templon, une trentaine de nouveaux tableaux invitent le général Naaman et Pinocchio, Franz Kafka et Borges, les maîtres H’oni ou Bar Bar H’ana, le fils de l’artiste et son beau-frère décédé. Par associations d’images et d’idées, jeux sur l’intertextualité et les doubles sens, Garouste poursuit avec délectation son travail de renversement des interprétations et aborde ainsi des thèmes universels : l’Autre et le Temps.

« Regarder c’est apprendre, apprendre à lire ce qui n’est pas écrit » : Gérard Garouste est toujours à la recherche de l’implicite.

SAISON GAROUSTE à PARIS

du 13 mars au 1er juillet 2018

Musée de la Chasse et de la nature  –  62 Rue des Archives 75003 Paris

François Houtin

Artiste, paysages imaginaires

François, on peut dire que vous avez une œuvre plutôt protéiforme : dessin, gravure, mais aussi design d’objets et décors ?

Je n’ai pas de définition précise du métier d’artiste. Depuis toujours j’aime dessiner, alors assez logiquement dès que j’ai pu, je me suis dirigé vers le monde de la création. Si je dois donner un sens à mon travail, ce serait plutôt celui de participer au processus d’évasion du tumulte de la vie contemporaine ; de montrer et de donner à aimer la superbe nature que nous avons autour de nous et que nous détruisons sans cesse ; de la considérer à égalité avec l’Homme. Il est important de rester connecté à celle-ci, pour moi c’est fondamental ; c’est pourquoi je la dessine par besoin et par plaisir.

J’utilise aussi bien le pinceau, la pointe sèche, le crayon, le dessin, la gravure que le lavis sur papier chinois marouflé sur toile. Je travaille aussi in-situ pour certains décors. Mais j’aime aussi utiliser d’autres supports pour mes projets, avec Hermès par exemple, j’ai créé des carrés de soie, un service en faïence et un papier peint. Il m’est aussi arrivé de créer des décors de vitrines et exceptionnellement je fais du paysagisme.

François Houtin Artiste Dessin

Vous êtes aussi paysagiste ?

Je dessine depuis toujours. Quand je suis arrivé à Paris en 1971, je dessinais le cosmos, des planètes, des architectures et des plantes très bizarres. Je prenais des cours de modèle vivant à Montparnasse et des cours de gravure chez Jean Delpech. En 1973 pour pouvoir vivre, je suis entré chez Jacques Bédat et Franz Baechler, architectes paysagistes et décorateurs floraux. Je me suis tout de suite passionné pour le monde végétal et le paysage. Ils m’ont très vite sollicité pour faire les plans de jardins et dessiner les projets de décors. Cette période à été très riche pour moi : j’ai pu participer à des projets importants pour des jardins fabuleux, chez les Rothschild, les Patino, les Beistegui …

J’ai commencé à travailler sur de petits formats. Je dessinais sur des carnets et j’aimais graver sur le cuivre, pour y créer des paysages, des plantes et des arbres à la fois très denses et très précis. Les jardins sont devenus de plus en plus imaginaires, ont basculé vers le rêve. Puis les formats ont évolué, sont devenus plus grands, j’ai pris conscience doucement que je travaillais avec tout mon corps, debout souvent, dans la nature. Mon travail s’est libéré, les arbres aussi. J’ai découvert le lavis d’encre de Chine, et pour la gravure j’ai délaissé quelques temps l’eau forte, une technique un peu froide, pour la pointe sèche.

François Houtin Artiste Dessin

A cette période vous vous inspiriez beaucoup du travail des artistes du Siècle des Lumières, qui aimaient présenter une nature idéale et imaginaire ?

Oui, pendant près de vingt ans j’ai beaucoup travaillé autour des jardins français, italiens, les jardins de la seconde partie du 18ème siècle, entre le peigné et le sauvage. Je dessinais des univers très construits, totalement maîtrisés par l’homme. Je dessinais beaucoup d’arbres topiaires. J’aimais aussi les sculpter. A cette époque j’ai d’ailleurs réalisé un jardin topiaire chez Colette et Hubert Sainte Beuve à Planbessin en Normandie à Castillon.

Vous réalisez des projets pour de très belles Maisons.

J’ai commencé avec des décors de vitrines en trois dimensions. J’ai ensuite créé des carrés de soie pour Hermès, puis un service de table, les Maisons Enchantées, et un papier peint panoramique, Campagne Buissonnière.

Lors du vernissage organisé par Hermès pour le lancement des Maisons Enchantées, Dorothée Boissier et Patrick Gilles ont découvert et aimé mes lavis et m’ont invité à créer un décor pour le Café Artcurial du Rond-Point des Champs-Elysées. C’était la première de mes grandes réalisations in-situ. L’an dernier, j’ai également réalisé un plafond pour le restaurant l’Ambroisie à Macao (plus de 90 m2 à 5,5m du sol). Mais parallèlement je continue de créer de nombreux lavis pour mes expositions à Paris, Londres ou Chicago. La nature y devient de plus en plus sauvage et je fais beaucoup de portraits d’arbres singuliers, presque tous dessinés dans la nature, sauf les très grands formats que je réalise dans mon atelier. Ce qui me plait par-dessus tout dans un arbre c’est son identité, sa singularité, ses blessures, sa résilience.

Décor Café Artcurial

D’ailleurs, dans cette nouvelle exposition, vos sujets sont plus tropicaux, plus sauvages que d’ordinaire.

La moitié de l’expo est consacrée à la végétation de Rio, où j’ai eu une résidence d’artiste il y a deux ans, et de Macao où j’ai travaillé ce projet pour L’Ambroisie. La végétation tropicale a été pour moi un grand choc : la richesse des formes des arbres, leurs feuillages, les fleurs, mais aussi les couleurs, la confrontation permanente entre la nature, le bitume ou le béton, la richesse, sous toutes ses formes, et la pauvreté, la chaleur et l’humidité permanente …

Ma façon de dessiner aussi est un peu différente, je conserve toujours un dessin précis, dense, mais je pense que le trait est plus enlevé, plus spontané. Ce n’est plus ma main qui guide mon crayon ou mon pinceau, ce sont mes yeux.

Exposition Paris

Le reste de l’exposition montre la végétation des bords de Loire, qui m’offre tout autre chose : la nature peut y être extrêmement singulière, belle, monstrueuse quelquefois, mais il faut la chercher pour la trouver. Les arbres montrent leur résilience face aux agressions de l’homme, du vent, des inondations … les paysages de bords de Loire sont superbes : l’équilibre me semble parfait entre l’eau, le sable, les ciels, les arbres et la petite végétation sauvage, et ces paysages sont ponctués de magnifiques architectures en tuffeaux et en ardoises. La meilleure façon, je crois, de montrer, de transcrire la Nature, est de respecter l’identité de chacun de ses éléments : le port d’un arbre, son feuillage, sa densité, l’identité de son tronc, l’identité du paysage lui-même.

Exposition Paris

Félicie Eymard

J’ai connu Félicie Eymard petite fille, débordant d’imagination et de malice. Je l’ai vue grandir, développer son univers, ses goûts, ses aspirations, suivie de ses cours au Musée des Arts Décoratifs à Paris jusqu’au Royal College of Art de Londres. Son œil évoluait, passant de la mode au design d’objet en un tour de main. Parfois elle me laissait voir ses carnets de croquis, ses dessins, des projets et cela peut sembler présomptueux aujourd’hui, mais j’avoue que je savais. Je savais que Félicie irait un jour là où elle voulait exactement aller. Il était donc naturel que ce soit avec elle que nous débutions une série de portraits sur cette toute nouvelle génération de créateurs qui, sans doute, changera à sa façon le monde de Demain.

Félicie, comment définirais-tu ton travail ?

Même si ce mot ne désigne plus vraiment grand chose aujourd’hui, je suis designer, designer objet de formation. J’ai d’abord fait une licence en design industriel à La Cambre à Bruxelles, puis un master en design produit au Royal College of Art à Londres. Mais lors de mes études au RCA, j’ai voulu échapper à l’objet immobile (peut-être pour mieux y revenir). Je me suis alors passionnée pour les objets en mouvement et j’ai voulu donner vie, donner du mouvement à tous les objets que j’imaginais. Aujourd’hui je ne me définis pas comme designer objet ou designer accessoires. Je dessine des objets que l’on porte ou pas.

Tu refuses de créer une frontière entre les deux ?

Oui. En tous cas dans ma pratique, les deux sont liés. Je pense un objet quel qu’il soit autour de son usage. Je ne suis donc pas artiste mais bien designer. J’imagine un scénario, et dessine une forme autour de l’interaction qu’il aura avec la personne qui le porte, le touche et le regarde. Je me suis plongée dans l’objet porté pour m’émanciper de la fonction. C’est cette fonction que j’ai voulu dénuder, décortiquer pour ne garder que l’usage, le geste. Mais c’est aussi grâce à ça que je suis revenue à l’objet non pas statique mais disons « non porté ». Et j’embrasse maintenant les deux sans réserve.

Pour l’instant tu as surtout travaillé dans l’univers de la mode ?

A la fin de mes études, j’ai rejoint l’équipe bijou de Evelie Mouila chez Maison Margiela, puis celle de Laurent Tijou chez Jean-Paul Gaultier. J’ai ensuite voulu poursuivre ma voie dans la création d’objets portés et travailler le lien au corps qu’ils inspirent. Cette recherche a donné vie à ma collection Species, une collection d’accessoires qui se transforment en d’autres, tout juste présentée au 35e Festival de Hyères où j’ai eu la chance d’être finaliste dans la catégorie Accessoires.

C’est un Festival très prestigieux, mais cette année c’était une édition très particulière, en raison des conditions sanitaires. Comment l’avez-vous vécu, toi et les neuf autres finalistes ?

Oui c’était très étrange. J’ai beaucoup entendu parler d’une “année blanche”, mais pour être tout à fait honnête, l’impact a été tout autre. Humainement, j’ai fait des rencontres assez incroyables parmi les finalistes. Le genre de rencontres qui nous fait oublier la covid et le fait que moins de personnes sont venues cette année.

Dis-nous en un peu plus à propos de Species ?

Cette collection, c’est comme un manifeste. J’ai souhaité plonger dans le mouvement, dans ce qu’il éveillait en moi. Ce plaisir de la chorégraphie, d’un objet qui vit seul et qui s’adapte aux envies et pas seulement à l’usage. L’idée était de matérialiser un mouvement, un scénario en s’émancipant de la fonction pour ensuite mieux y revenir.

Revenons à la source de ton travail. Peux-tu me dire sil y a des choses qui t’inspirent particulièrement, qui te font aller dans une direction ou une autre ?

Mon processus créatif est particulièrement influencé par les voyages, la découverte de nouvelles cultures plus ou moins lointaines. La force de l’esthétique islandaise, ou encore le raffinement japonais ont eu un grand impact sur mon travail. Après y avoir vécu, les paysages islandais avaient instillé en moi la conscience du pouvoir brut et tranquille des éléments, de la matière. De longs séjours au Japon m’ont initié à un autre aspect essentiel à mes yeux : la puissance évocatrice de la sobriété. Le raffinement japonais fait jaillir l`essence de l’objet le plus simple, au détour d’une activité en apparence anodine.

Vivre en Islande a d’ailleurs été en quelque sorte décisif pour ton avenir ?

Oui, l’Islande a eu un impact décisif sur mon travail. Mes parents ont déménagé à Reykjavik avec mon frère et mes sœurs lorsque j’avais 16 ans. Cette culture m’a bouleversée. La nature est si présente. Elle est sublime et sombre à la fois. On se sent petit, isolé et en même temps sur la plus belle île du monde. Les couleurs varient sans cesse et le temps est en perpétuel changement. On passe plus de temps chez soi et cela m’a poussé à regarder avec une plus grande attention les objets qui nous entourent. J’ai ensuite eu envie de les dessiner, de les penser. Et puis je me suis lancé dans les études de design d’objets. Je me demande parfois où je serais aujourd’hui sans cette expérience islandaise.

Et chez les créateurs, y en a t’-il qui t’inspirent plus que d’autres ?

Deux designers m’ont donné envie d’apprivoiser “l’objet porté” avec leur manière d’appréhender la mode différemment : Martin Margiela et Hussein Chalayan. Le premier pour son sens du concept, de la déconstruction, son regard brut et son sens de l’artisanat. Et le deuxième pour la beauté qu’il accorde au mouvement. Mouvement qui donne vie au vêtement et qui devient une mini architecture pensée pour le corps et par le corps qui le porte. Aujourd’hui mon créateur favoris est sans aucun doute Dries Van Noten. Je n’ai  jamais vu un tel coloriste. Je déniche ses pièces comme une collectionneuse.  Ses créations sont pour moi une explosion d’émotions. J’ai même du mal à trouver les mots pour décrire son travail. Je crois d’ailleurs que j’ai peur d’utiliser la couleur dans mon propre travail tant la justesse de ses couleurs me semble inégalable. J’ai longtemps porté du noir mais maintenant, j’ose enfin porter de la couleurs pourvu que ce soit l’une de ses pièces, c’est dire !

Comment imagines-tu le monde de la mode demain ?

J’ose espérer une mode plus responsable, plus originale et moins en prise avec une image commerciale pensée par des non-créatifs. Un rapport plus proche à l’artisanat, une mode qui valorise les savoir-faire, la beauté du fait main. La mondialisation ne m’ effraie pas, j’ai confiance en la valorisation de ces savoir-faire et je pense que le consommateur aussi. Faire moins mais mieux.

Tu restes très attachée à l’artisanat d’art et aux savoir-faire français ?

Oui énormément. Rien ne m’excite plus que de travailler avec des artisans passionnés qui ont une connaissance exceptionnelle de la matière, du geste et une vraie attention au détail.

Et toi, où seras-tu demain ?

Je ne sais pas du tout et surtout je tiens à ne pas le savoir. J’ai toujours adoré les surprises de la vie et j’aime vraiment vivre au jour le jour ou du moins vivre chaque marche en pensant à la suivante mais jamais à l’étage entier !

Contact

Felicie Eymard

Credit première et dernière photos : Emile Kirsch
Credit deuxième photo : Michael Huard, Say Who
Species
Photos : Anne-Charlotte Moulard – Female model : Marie Loridan – Male model : Jade Bayonne – MUA : Tina Piters – Styling : Iris Cartron & Louise Marcaud

Jacques Grange

Jacques Grange Décorateur Paris

 

Jacques Grange, 73 ans, est sans doute l’un des décorateurs français les plus connus à travers le monde. Il a décoré, aménagé, les résidences de Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, notamment l’appartement de la rue de Babylone, celles de la Princesse Caroline de Hanovre, de Paloma Picasso ou le Palazzo Margherita de Francis Ford Coppola et sa fille Sofia. Des inspirations diverses, multiples, toujours très raffinées dont il dit souvent que la décoratrice Madeleine Castaing a été l’inspiratrice. Un goût très français, qui glisse doucement du classique au contemporain.

 

 

Depuis les années 1980, il vit dans l’ancien appartement de Colette, sur les jardins du Palais-Royal. La méridienne en lin beige capitonnée de l’écrivaine est là pour le rappeler. Ici, celui qui a fait ses premiers pas dans le métier avec l’antiquaire et décorateur Henri Samuel, a créé un décor qui mélange les époques, les styles et les pays pour le mobilier comme pour les oeuvres d’art : Alexandre Noll côtoie Max Ernst, Damien Hirst Jean-Michel Franck, Gerrit Thomas Rietveld Victor Brauner, Niki de Saint-Phalle Pablo Picasso, Daniel Buren ou François-Xavier Lalanne.

 

 

Mais Jacques Grange a aussi, depuis les années 60, constitué l’une des plus belles collections françaises d’art et de design, dont il a décidé de se séparer, pour partie, le 21 novembre dernier chez Sotheby’s : “Collectionneur cosmopolite et insatiable, Jacques Grange a composé sa collection comme un carnet de voyage où chaque meuble, objet, photographie, peinture ou sculpture, pétri de références culturelles, témoigne d’un souvenir, d’une découverte ou d’une rencontre, raconte la célèbre Maison de Vente, mêlant avec érudition, légèreté et sensibilité, art moderne et contemporain, design du XXe siècle, photographie, antiquité, dessins du XIXe et oeuvres symbolistes”. Le décorateur n’avait pas vraiment le désir de se séparer de ces oeuvres mais il trouvait qu’elles avaient envahi son appartement.

 

 

 

 

Une vente extraordinaire précédée d’un dîner concocté par Françoise Dumas, son amie de toujours, où se sont retrouvés nombre de ses amis, de Caroline De Monaco à Terry de Gunzburg, Olivier Gabet, Pierre Passebon ou Isabelle Adjani. Chacun des convives est reparti avec un sac bleu Sotheby’s à son nom, contenant quelques surprises, mais aussi un cadeau de Jacques, un livre qui l’a inspiré dans sa vie de décorateur.

 

 

 

“C’est la première fois et la dernière que je vends mes trésors (…) Je fais un peu le vide, pour acheter de nouveaux objets. Je fais ma crise d’adolescence !”, a confié Jacques Grange dans Le Monde, mais de ses amis, ce grand sentimental, a gardé tous les cadeaux.

 

Florence Lopez

Vingtième décor créé par Florence Lopez dans cet atelier d’artiste qui en a déjà vu de toutes les couleurs.  Dès l’entrée le ton a changé : envolés les camaïeux de teintes sourdes qui coloraient les lieux il y a quelques mois encore, le bleu et le jaune semblent maintenant pétiller sur les murs. Une plante tropicale trône sur une amoire Sornay couleur lapis-lazuli, un fauteuil de Milo Baughman, avec son tissu  fleuri d’époque, tourne sur fond de Bossa Nova.

Sur le grand mur, face à la verrière, une fresque plante le décor et c’est autour d’elle que tout va se jouer. Florence a fait reproduire le dessin d’une tapisserie des années 50 qui représentait la vue aérienne d’un jardin créé par Roberto Burle Marx. Un architecte paysagiste assez méconnu du grand public et qui fut pourtant le premier à prôner la rupture des motifs symétriques dans la conception des espaces ouverts, le traitement coloré des chaussées avec la mosaique ou l’utilisation de formes libres. Rio, qui a inspiré Florence, est un véritable musée à ciel ouvert de son oeuvre.

Florence, comment est née l’idée de ce décor ?

Au cours d’ un voyage au Brésil, en janvier 2015.  Je connaissais le travail de Roberto Burle Marx, mais je l’ai redécouvert à Rio. Dans les rues ou sur la plage de Copacabana, il est partout. On a presque envie de danser au rythme ondulatoire des vagues de mosaïques qui longent l’océan !
En rentrant j’ai désiré commencer par camper un décor mural avant de chiner des pièces de mobilier, alors que je fais l’inverse habituellement. Sur le mur ouest de mon atelier, j’ai donc fait peindre le projet d’une tapisserie commandée dans les années 50 à
Burble Marx par un collectionneur. J’ai même fait reproduire la trame du tissu sur le mur. Les rivières, les parterres de fleurs, l’effet est merveilleux à vivre : fluide, vibrant, swinguant ! Il y a quinze ans, j’avais déjà réalisé ici une scénographie “dansante” autour du travail de Josef Albers, mais l’art cinétique s’apparente lui plutôt au jazz, c’était très différent.

Comment as-tu pensé et choisi le mobilier qui allait le composer  ?

J’ai désiré un grand vent de gaieté, de liberté, de folie dans ce dernier décor. Pour ma scénographie de mobilier, j’ai d’abord installé sur chacun des murs de l’atelier une collection de miroirs suédois d’Estrid Ericson, comme autant de tableaux-reflets de ce Jardin de Burle Marx, pour capter des morceaux choisis de cette oeuvre. Ensuite j’ai pu mettre en scène une collection de meubles d’André Sornay, une commode, une armoire et des tables de chevets dont le bleu patiné chante avec cette Peinture-Tapisserie. Et un peu partout j’ai eu envie de plantes aux résonances tropicales, installées dans des cache-pots créés par l’artiste Bella Silva.

Puis, aux Etats-Unis, j’ai trouvé la pièce maîtresse du décor, ce lit extraordinaire de George Nakashima, véritable sculpture organique et onirique, que j’ai traité comme un vaste  lit de repos devant la cheminée.

Et le design brésilien dans tout ça ?

Une seule pièce, mais au centre du décor ! Cette merveilleuse table au dessin unique signée Guiseppe Scapinelli, qu’entourent un canapé et un banc du designer americain Adrian Pershall, un autre canapé suédois de Folke Jansson et une paire de Fauteuils asymetriques d’Arne Norell. La table en céramique signée Roger Capron vient là comme une note musicale.

Un hommage au Brésil sans design brésilien alors ?

Je voulais garder au fond de moi le plus longtemps possible cette volupté et cette légèreté brésiliennes, mais pour mon décor je désirais aussi une vision décalée, pas un florilège des grands designers brésiliens en vogue actuellement qui se seraient étouffés les uns auprès des autres. J’ai préféré créer une analogie dans les rythmes et dans les formes. Tous les meubles que j’ai réunis ont des courbes ou des cintrages presque organique.

On change de registre dans la seconde partie de l’atelier

Oui c’est un peu moins Bossa Nova mais toujours la Dolce Vita ! La petite Cuisine – Coin à dîner où j’organise des snacks improvisés pour mes clients et mes amis, joue la carte Amalfitaine : d’un côté un rideau vintage 1950 rayé jaune citron en hommage à Gio Ponti et du côté Dinette j’ai installé une table d’Osvaldo Borsani, des chaises de Ronald Rainer, un chandelier italien en céramique de Luigi Zortea et surtout, en pièce maîtresse, une bibliothèque signée Gio Ponti, une pièce unique, une oeuvre abstraite.

Tu as traité les deux petites chambres en enfilade dans le même esprit ?

Oui. Sur les murs de la première, je me suis inspirée d’un décor de Gio Ponti dans une maison de Caracas et j’ai fait peindre des rayures perle et ivoire dont l’asymétrie crée des perspectives musicales. J’y ai accroché deux bibliothèques murales, toujours de Gio Ponti. Le lit de Charlotte Perriand n’a pas bougé : je ne peux vraiment pas m’en séparer !
Près de la verrière qui sépare les deux chambres, j’ai installé un ravissant bureau en paille de Berthe Klotz et une chaise Aalto en laque orange. Et puis j’ai eu un vrai coup de coeur pour la table  “Apparecchiato per Due” de l’artiste-designer contemporain Carlo Trucchi, une pièce unique, pleine de poésie, qui agit un peu comme un trompe-l’oeil.

Gio Ponti reste un peu ton designer fétiche …

Parmi les Masters du design Italien, j’admire son travail, j’aime son élégance et son côté swing, jamais prétentieux, mais ludique et au dessin souvent parfait. J’ai aussi une prédilection pour l’inventivité et l’esprit plus baroque de Carlo Molino, dont je collectionne des pièces rares et parfois uniques.

Ce décor, comme les autres, sera éphémère ?

Comme toujours, chaque meuble s’en ira dans un autre lieu, chez d’autres passionnés et je garderai le souvenir de leur présence, dans cette synergie graphique et chromatique.

Tu as déjà une idée de ton prochain décor ?

Oui ! Ce sera sans doute un retour aux préférences de mes débuts : les créateurs du Bauhaus, l’esprit constructiviste et futuriste, la sécession Viennoise, mais aussi  le mouvement Arts and Crafts, tous ces mouvements-tournants de siècle, où artistes et artisans avaient des idéaux sans compromis.

Photographies : Philippe Garcia

Esther de Beaucé

Bijoux 75007

Depuis la création de sa galerie, elle est la seule, à Paris, à éditer des bijoux d’artistes. D’autres bien sûr lui ont ouvert la voie, mais aucun, aujourd’hui, n’a ce travail à la fois aussi large et pointu d’édition, de production et de diffusion.

Avant de se lancer dans cette aventure, Esther de Beaucé a toujours vécu et évolué parmi les artistes et les collectionneurs et c’est donc vers l’art contemporain, sa passion, qu’elle s’est d’abord tournée, en créant une première galerie qui défendait le travail de jeunes artistes. Cette expérience lui a très vite donné envie de continuer à travailler avec eux, mais d’une manière différente.

Elle constate alors qu’à Paris il n’y a plus d’éditeurs de bijoux d’artistes et c’est un domaine qu’elle connait bien puisqu’elle est la fille de Diane Venet, qui en possède l’une des plus jolies collections

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Diane Venet et Esther de Beaucé © Damian Noszkowicz 2018

Esther n’a pas alors vraiment de culture du bijou proprement dit, elle n’a jamais travaillé avec des orfèvres, mais elle a un lien ténu avec ces sculptures miniatures et se lance en choisissant Saint-Germain des prés et le Carré Rive Gauche pour cette deuxième galerie. Elle y trouve un univers foisonnant qui mélange arts décos et art contemporain, où le bijou d’artiste trouve naturellement sa place.

Passer de l’échelle Un, celle d’une œuvre, à l’échelle Deux, celle du corps lui permet tout de suite de travailler avec des artistes très connus qui trouvent là une autre manière de s’exprimer, un nouveau champ de création : François Morellet, qui est le premier à lui dessiner un projet, Bernar Venet, Claude Lévêque, Andres Serrano, Barthélémy Toguo, Pablo Reinoso, Sophia Vari, Phillip King, Françoise Petrovitch, Miguel Chevalier, Vera Molnar … mais aussi de plus jeunes artistes comme Nicolas Buffe.

Claude Lévêque, Collier “Venin” – Or jaune 18k
Edition MiniMasterpiece de 10 exemplaires, 2014

Elle fait d’abord appel à des artistes dont elle aime le travail plastique. Ce sont plus souvent des sculpteurs que des peintres car l’appréhension du volume leur est familière, mais Esther travaille aussi avec des designers comme Constance Guisset, Christian Ghion, François Azambourg, David Dubois, Nestor Perkal, Cedric Ragot, Pierre Gonalons et Frédéric Ruyant.

Jean-Luc Moulène, Pendentif double face “Viviane Jean-Luc” –  Or jaune 18k
Pièce unique, 2017, Galerie MiniMasterpiece

Chez MiniMasterpiece, la visite se fait autour d’un meuble à mille facettes où l’artiste et scénographe Yann Delacour crée de nouvelles scénographies à chaque exposition. Comme un panorama miniature de l’art contemporain, on passe sur quelques mètres d’un artiste à un autre, du cinétique au baroque, découvrant les formes, les matières et même les couleurs, identifiant parfois l’artiste ou laissant Esther nous glisser son nom. Mais dans chaque pièce on peut reconnaître l’ADN du travail de chacun. Ce sont des bijoux parce qu’ils peuvent être portés, mais ils restent avant tout des œuvres d’art.


Pablo Reinoso, Bracelet “Loopingcuff” –  Argent 925 plaqué or jaune 18k
Edition MiniMasterpiece de 8 exemplaires, 2018

Aux artistes, Esther laisse une liberté totale dans la création. La seule contrainte pour eux est que leur œuvre puisse être portée. Ils peuvent donc utiliser tous les matériaux, des métaux précieux, l’or, le vermeil l’argent, aux matières brutes comme le ciment, mais aussi le bois, l’ambre, la résine, les émaux, les possibilités sont presque infinies.

Quand leur projet est terminé, ils lui donnent un dessin, une maquette ou une cire, qu’elle confie à son tour à des orfèvres, auprès desquels elle suit toutes les étapes de fabrication du bijou. Cette année pour la première fois, elle collabore avec la Manufacture de Sèvres qui interviendra pour les pièces en porcelaine d’un bijou de Nicolas Buffe.

Frédéric Ruyant (designer), Bague “ADN Love” –  Argent 925 plaqué or jaune 18k
Edition MiniMasterpiece de 12 exemplaires, 2018

Porter un bijou d’artiste est un vrai parti pris, ce sont des pièces fortes, que l’on porte différemment, mais s’en offrir un est-il si facile ? Plutôt oui. La galerie offre un spectre très large de prix, souvent très raisonnables au regard du bijou traditionnel, pour des pièces qui sont uniques ou à éditions très limitées.

Bernar Venet, Broche et pendentif “7 arcs en désordre” –  Argent 925
Edition MiniMasterpiece de 8 exemplaires, 2015

Et la galerie collabore aussi régulièrement pour des éditions plus larges avec les librairies des Musées pour leurs grandes expositions : le Centre Georges Pompidou, la Fondation Vuitton ou le Musée des Arts Décoratifs, comme aujourd’hui pour « Bijoux d’artistes », avec une paire de boucles d’oreilles de Carlos Cruz-Diez, artiste cinétique, que l’on va s’empresser de porter au printemps. Esther sera elle à New York, pour Collective Design où elle présentera ses bijoux à un public américain qui en est si friand.


Carlos Cruz-Diez, “Chromo Inauris” –  Boucles d’oreilles verre d’acrylique et vermeil – édition limitée et signée, 2018. Collaboration Cruz-Diez et Galerie MiniMasterpiece

Photos © Yann Delacour

Galerie MiniMASTERPIECE

16 rue des Saints-Pères 75007 Paris

01 42 61 37 82

Annette Girardon

Son atelier, niché au fond d’une jolie cour à deux pas de la place Vendôme, est un écrin parfait pour la création de ses bijoux sur-mesure. Annette Girardon fait partie de cette niche de joaillers qui a choisi de se consacrer exclusivement au bijou unique, en créant des pièces fabriquées à Paris, selon la grande tradition joaillière française.

Annette, vous êtes joaillère mais vous travaillez de manière assez atypique.

Je me présente souvent comme joaillère plasticienne parce que je travaille en amont de la fabrication. La joaillerie est un univers foisonnant où se croisent toutes sortes de créateurs, qui travaillent de manières très différentes A l’Ecole de haute joaillerie j’ai étudié la gemmologie, le dessin, la maquette et parallèlement je travaillais chez un joailler. Sans toucher au métal j’ai énormément appris et aujourd’hui quand je dessine un bijou ou que je fais une maquette en cire, je peux évaluer les contraintes de fabrication. Mais c’est avant tout la partie créative, le dessin, la sculpture, le choix des matières, la recherche des pierres, qui me passionne.

Vous travaillez exclusivement sur commande ?

Oui, je travaille toujours sur mesure mais je crée aussi parfois des pièces que j’édite en toutes petites séries, cinq ou sept exemplaires au plus. La bague «5» par exemple, je l’ai d’abord dessinée pour moi-même. C’est merveilleux d’avoir la possibilité de créer un bijou unique ou de faire revivre des bijoux qu’on ne porte plus.

Vous avez tout de même un style de prédilection ?

J’aime faire des bijoux avec lesquels on vit. Le bijou ne doit pas dominer la personne mais l’accompagner. Les nouvelles technologies nous apportent beaucoup mais il faut tenter de ne pas uniformiser la création et continuer à dessiner, à rêver, même s’il y a toujours, bien-sûr, des contraintes de fabrication.

Comment se déroule le processus de création d’un bijou ?

C’est le fruit de longues discussions. Je ne veux pas imposer un style à mes clients, je préfère entrer dans leur univers, interpréter au mieux leur rêve. Bien-sûr on est toujours influencé par son temps mais il n’est pas question pour moi de travailler avec des cahiers de tendances par exemple. J’essaye de visualiser la personnalité, le style et les désirs du client avant de lui faire plusieurs propositions sous forme de dessins, de maquettes en 3D. J’essaye d’être vraiment au service des personnes, d’avoir avec eux une perception commune de la beauté qui nous permettra de créer quelque chose d’intemporel, car on doit avoir envie de porter un bijou longtemps, surtout s’il a été créé pour soi.

Annette Girardon

7 rue du Mont Thabor 75001 Paris

01 48 24 50 07

Alexandre Piatti

Alexandre, tu as été pendant deux ans le président du Carré Rive Gauche, dis-nous quelques mots sur cette association unique au monde.

Il s’agit de la plus ancienne association d’antiquaires et de galeries d’art au monde. Elle existe aujourd’hui depuis 40 ans. Elle est composée d’une centaine de marchands présents dans les plus grandes manifestations mondiales telles que la Biennale ou TEFAF Maastricht et New York. Implantée en plein coeur de Paris, et du quartier latin, à côté du musée d’Orsay, en face du Louvre, cette association est reconnue dans le monde entier aussi grâce à son emplacement. Dans un cadre historique et un lieu chargé d’histoire, le Carré Rive Gauche est le lieu rêvé pour flâner, visiter et découvrir des chefs d’oeuvres d’art de l’Antiquité jusqu’au design contemporain.

Quand as-tu eu l’idée de créer le Fonds de Dotation Rive Gauche ?

L’idée du Fonds de Dotation Carré Rive Gauche a germé dans les années 2010. Le temps de construire ce projet, de le faire grandir et évoluer, d’écrire ses statuts et de faire les choses comme il se doit, les antiquaires du quartier m’ont élu afin de porter cette belle aventure philanthropique et de lui permettre d’éclore en 2015. Je suis le président du conseil d’administration depuis et très fier de l’être ! C’est une plateforme souple et participative formidable qui contribue à faire rayonner le patrimoine et le savoir-faire français, mais qui sert également à transmettre, notamment aux plus jeunes générations afin de susciter pourquoi pas, de nouvelles sensibilités pour l’art. Il a pour but également de montrer les marchands d’art du Carré Rive gauche sous un angle moins connus du grand public, celui de philanthropes et de mécènes.


Le plus grand des six fours à bois de la Manufacture de Sèvres datant du XIXe siècle est remis en fonction en octobre 2016, après 10 ans d’inactivité.
Vous avez déja aidé à la réalisation de plusieurs projets depuis 2015.

Depuis le lancement du Fonds de Dotation, nous en sommes déjà à sept projets réalisés.  Nous avons la volonté de travailler avec des institutions différentes à chaque fois. Nous voulons aussi varier nos projets afin que tous les courants d’art du Carré Rive Gauche soient représentés. Nous nous sommes attelés à des restaurations patrimoniales comme ce fût le cas avec le Petit Palais, le Musée des Arts Décoratifs ou bientôt avec le Musée d’Orsay pour un projet qui va voir le jour avant la fin l’année. Des projets de transmission également puisque nous avons financé une journée pour les enfants au Mobilier National l’an dernier dans le cadre de l’Exposition Jean Lurçat. Des projets d’encouragement du savoir-faire des artisans comme l’année passée avec Sèvres – Cité de la céramique ou bien cette année en étant présent à la Biennale Révélations qui a eu lieu au grand Palais, afin de promouvoir le travail des artistes français. Enfin nous avons également réalisé une campagne de financement participatif pour mettre en lumière comme il se doit les oeuvres présentes dans la Chapelle Saint Louis de l’église Saint Thomas d’Aquin, le résultat sera visible les 16 et 17 septembre 2017 pendant les journées européennes du patrimoine.

 


Des pièces produites spécialement pour cette occasion sont enfournées, parmi lesquelles des pièces décorées par trois artistes contemporains :
Nicolas Buffe, Philippe Cognée et Barthélémy Toguo
Et toi, qu’est-ce qui t’a mené à te spécialiser dans la Haute Epoque  ?

Mon héritage familial ! Mes parents étaient antiquaires, ils sont aujourd’hui à la retraite mais j’ai été bercé dans ce milieu et cette période dès ma plus tendre enfance. A la maison ou lors des nombreux voyages que j’ai effectué avec eux. Nous avons toujours eu un lien fusionnel avec ce métier. C’est une période de l’Histoire de l’Art fascinante, dure parfois, plutôt austère, mais on y trouve une modernité sans pareille, tant dans les lignes que dans les matériaux. Je n’ai pas choisi la Haute Epoque, en réalité c’est elle qui l’a fait.

Tu te souviens de ton premier coup de foudre devant une oeuvre ?

Pas facile ! Mais je crois quand même que la première fois où j’ai vraiment été bluffé, c’était devant le David de Michel Ange à Florence. Surtout lorsque l’on est un enfant, c’est encore plus impressionnant. Je me souviens qu’au pied de cette sculpture, j’étais presque intimidé par la grandeur, la perfection et la force qui se dégage d’un tel chef-d’oeuvre.

As-u d’autres périodes de prédilection ?

Pas vraiment à vrai dire.. Je suis bien sûr attiré par beaucoup de choses et il est très important d’être curieux si l’on veut être un bon antiquaire. J’aime beaucoup de choses qui sont très variées, comme l’Antique bien sur, la peinture Impressionniste, il y a en ce moment une magnifique exposition sur les Portraits de Cézanne au Musée d’Orsay. L’Art Nouveau aussi, ou le beau 18ème français. Mais je ne suis jamais aussi troublé que devant l’art du Moyen Age, en entrant dans la pièce de la Dame à la Licorne au Musée de Cluny par exemple.

 

On a souvent une certaine image de l’antiquaire : un peu snob, un peu élitiste, enfermé dans son monde … Toi tu es tout le contraire : jeune, drôle, ouvert, tu accueilles les curieux et les collectionneurs de la même manière, avec la même chaleur.

Pour moi ce n’est pas un métier mais une passion ! C’est un plaisir et une chance d’exercer cette profession. C’est aussi un apprentissage permanent et des rencontres formidables. Nous sommes entourés de très belles choses, nous voyageons beaucoup, alors c’est une fête d’être antiquaire ! Je pense qu’une galerie, son image, son activité, ses œuvres, ne sont que les reflets de la personnalité et de la sensibilité du marchand. Et moi je suis dans mon métier comme je suis dans la vie.

Tu es un germanopratin plutôt gourmand et noctambule !  Parle-nous de tes lieux favoris ?

Pour satisfaire ma gourmandise, et en tant que voisin rue de Lille, mon bistrot préféré est le Bistrot de Paris où je me régale toujours. Nous avons la chance d’être dans un beau quartier de Paris et les bonnes tables sont nombreuses ici. Ce qui me convient parfaitement car j’aime changer de cuisine et d’ambiance souvent, que cela soit en passant du Pied de fouet rue saint Benoit, à un superbe bol de Ramen chez Ippudo rue Grégoire de Tours ou picorer chez Freddy’s rue de Seine. Quant à ma vie nocturne c’est un secret militaire bien gardé. Mais si vous vous voulez me croiser, tentez le Prescription rue Mazarine pour ses cocktails, la terrasse du Café de Flore, j’y adore l’ambiance de nuit, ou bien encore le Castor Club qui est un bar clandestin que je vous laisse trouver !

GALERIE ALEXANDRE PIATTI


29 rue de Lille 75007 Paris

01 40 20 94 90

www.fonds-carrerivegauche.com

Chahan Minassian

Decorator, Paris

Architecte d’intérieur, ensemblier, collectionneur, galeriste, antiquaire, designer … Libanais de naissance, Chahan Minassian n’en reste pas moins Français d’adoption puisque c’est à Paris qu’il a étudié l’architecture d’intérieur et qu’il a fondé sa propre agence. Il se consacre ici depuis plus de dix ans à la décoration, mais aussi à sa galerie : il y édite ses pièces tout en exposant la fine crème des Américains d’hier et d’aujourd’hui.

C’est une élégance feutrée que propose Chahan Minassian, jouant volontiers sur les camaïeux de couleurs douces et les juxtapositions de textures. Quelque chose qui a à voir avec le style californien, mais sophistiqué par son goût pour des œuvres d’artistes et d’artisans réalisées sur mesure pour ses chantiers. Les collectionneurs suivent d’ailleurs aussi ses expositions d’artistes contemporains comme Nancy Lorenz, Peter Lane, Shizue Imai, Antoinette Faragallah ou actuellement François Mascarello, qui dessine et édite des collections de papier peint à la main en créant de petits modules où il répète chaque fois le même motif, et qui, une fois assemblés, créent une peinture abstraite.

Un parisien de coeur et d’esprit

 

Chahan, vous êtes architecte d’intérieur, ensemblier, designer, galeriste … Qu’est ce qui vous pousse à aller encore plus loin en collaborant avec d’autres artistes, en les aidant à se faire connaître ?

C’est montrer que l’on reste toujours inspiré et inspirateur. Un double compliment, pour tous, avec un bénéfice à l’esthète et collectionneur. Je suis « Monsieur Plus », celui  qui pousse toujours en avant l’inédit, tout en cherchant l’intemporel.

On connaît votre style, mais vous, comment le définiriez-vous ?

Personnel, vécu, évolutif mais hors du temps. Monochrome et texturé, la lumière prend une place majeure pour envelopper, souligner, mettre en valeur  toute sélection d’objet ou mobilier décoratif, dans un écrin minutieusement architecturé par ma vision.

Quels sont vos designers et créateurs fétiches ?

Jean-Michel Frank pour son excellence dans la simplicité sophistiquée. Scarpa, pour son architecture de rigueur néanmoins décorée de labyrinthes. Jacques Grange pour sa culture, son audace et son éclectisme. Oscar Niemeyer pour son avant-gardisme indémodable, une leçon pour tous.

Vous êtes né au Liban, arrivé à Paris en 1976 pour y étudier l’architecture, et vous vivez depuis un peu partout dans le monde, au gré de vos chantiers, où sont aujourd’hui vos attaches ?

J’ai grandi au Liban avec une haute estime de la culture et du savoir-faire français. Ma carrière s’est développée internationalement depuis trente ans, mais je garde Paris comme mon ambassade car c’est ici que la création, l’esprit d’éditeur, l’assurance de l’opulence sont au plus juste. Paris reste la capitale du goût.

Y a t’-il un lieu sur la Rive Gauche qui vous est particulièrement cher ?

L’Esplanade des Invalides ! La perspective en liberté de vivre. Ma quiétude tous les matins à l’aurore et tous les soirs dans sa lumière élégante, avec mon chien Oscar. Ca c’est Paris. Les balades le long des rues de Grenelle, de Varenne et de l’Université. Richesse et chapelet d’architecture purement parisiens avec des jardins et cours plein de surprises. Et Moulié fleurs pour la plus belle sélection de nature qui anime mes intérieurs.

Galerie CHAHAN

11 rue de Lille 75007 Paris

www.chahan.com

Philippe Szczuka

L’expérience de la Couleur

Céramique Gaëlle Guingant-Convert – Philippe Szczuka, encres sur papier

Elle est sans doute l’un des éléments essentiels à la création d’un décor. On pense aujourd’hui tout en connaître et pourtant elle reste une source de recherches inépuisable. Le monde des couleurs a toujours éveillé la curiosité de l’homme, par sa diversité, sa complexité, mais aussi par son contenu émotionnel. Depuis des siècles, artistes, artisans, scientifiques, philosophes, historiens et psychologues s’interrogent, chacun à leur manière, sur la nature des couleurs et sur les moyens de s’en servir, de les reproduire ou de les mesurer. En 1823, Gœthe publie presque deux mille pages sous le titre de “Traité des couleurs ». Mais dès l’Antiquité les couleurs sont décrites par Aristote, qui les classe alors par rapport à leur luminosité entre le blanc et le noir, les teintes étant largement secondaires et leur rôle peu exploité. Au moyen-âge, la luminosité continue d’influencer la compréhension de la couleur et c’est au début du 14ème siècle que l’on découvre que l’ensemble des couleurs peuvent être obtenues à partir d’une base de trois primaires : le bleu, le rouge et le jaune. Plus tard, au 19ème, après les découvertes de Newton, Thomas Young s’apercevra qu’il n’est pas nécessaire de réutiliser tous les rayons du spectre pour reconstituer de la lumière blanche, mais que trois d’entre eux suffisent, le rouge, le vert et le bleu. On connaissait donc les couleurs primaires nécessaires au mélange des colorants, le cyan, le magenta et le jaune, mais personne n’avait imaginé que pour les rayons lumineux, il existait des couleurs primaires encore différentes.
Bref, si elle est un casse-tête pour certains, la couleur est toujours aujourd’hui une source de création infinie pour les coloristes, qui cherchent à s’approcher de la lumière en travaillant souvent dans l’ombre. Philippe Szczuka est l’un d’eux : discret, sensible, attentif au monde et à l’instant, il nous livre ici quelques-uns des secrets de ce travail patient et minutieux qu’il fait auprès des décorateurs, des scénographes, mais aussi des particuliers et nous présente ses propres recherches sur la couleur.

Philippe, comment présenteriez-vous le métier de coloriste à un néophyte ?

Le coloriste a une sensibilité particulière pour la perception et le rendu des couleurs. Dans le domaine des peintures décoratives par exemple, la couleur doit être intimement liée au lieu, elle évoque une forme de résonance ” musicale ” autour d’un accord de teintes, elle définit une présence et une fluidité qui englobent tous les éléments qui vont l’entourer, objets, matériaux ou encore tissus. Cette recherche se rapproche du travail de l’ensemblier pour les décors.

C’est durant vos études aux Arts Décos que vous avez décidé de vous y consacrer ?

Oui, avec deux belles rencontres, qui ont cristallisé mon intérêt pour la couleur et son utilisation dans le domaine des arts appliqués et décoratifs : Jean-Philippe Lenclos et Martine Duris. Tous deux ont façonné l’intérêt constant que j’avais déjà pour la couleur par une approche esthétique et sensorielle qui ne se limite pas uniquement à l’approche visuelle mais qui intègre ce sens à d’autres, comme le toucher et l’odorat. Puis j’ai fait d’autres belles rencontres dans monde de la décoration, notamment avec Frederic de Luca et la créatrice Belge Agnès Emery. Tous deux ont une approche personnelle et forte de la couleur.

Philippe Szczuka, encres sur papier

Vous en avez-vous-même une approche très sensible.

Oui, j’ai abordé la couleur par des bases théoriques mais aussi sensibles, qui font écho à des sentiments comme l’empreinte du temps sur les objets, le cycle des saisons, les rapports entre la lumière et l’ombre. Un travail où la couleur semble en retrait, mais où elle est intimement liée à la matière, pas uniquement en surface mais aussi en profondeur. Comme le sentiment des choses et des lieux, c’est une expérience temporelle mais néanmoins très fugace : la couleur par rapport à son support, à la matière, à son environnement proche. Sa confrontation à la lumière, une sensation d’impermanence, où le métamérisme trouve vraiment toute sa signification.

Vous intervenez souvent auprès de décorateurs ou de designers ?

Nous avons récemment travaillé avec l’équipe du créateur Hubert Le Gall sur un projet de scénographie d’exposition. Il s’agissait de choisir des teintes dans les deux nuanciers Farrow&Ball afin d’être au plus proche du projet, du scénographe et de la commissaire d’exposition. Nous sommes toujours dans la suggestion et l’accompagnement des demandes des différents commanditaires. Par exemple, dans le cadre de la rénovation de l’Hôtel de Biron, le Musée Rodin, nous avons conçu un coloris sur mesure, Le Gris Biron, qui s’inspire des boiseries de l’une des salles d’exposition.

Musée Rodin – Photo Patrick Tourneboeuf

Quels sont les décorateurs qui vous inspirent ?

Oliver Gustav, Axel Vervoordt, et dans une moindre mesure Aurel Basedow.

Et vos couleurs favorites ?

Les tons naturels allant du brun / beige au gris, un espace d’investigation intemporel. Les demi-teintes ou les couleurs assourdies pour leur élégance et leur profondeur. Et de manière plus ponctuelle l’utilisation d’un accent de couleurs vives. J’aime associer des tonalités qui mettent en relief des niveaux de clarté différents et des niveaux de saturation autres, en évitant les contrastes trop marqués, dans un souci d’intemporalité.


Philippe Szczuka, nuanciers de gouaches sur papier

En dehors de votre activité de conseil, vous faites aussi des recherches personnelles ?

Mes recherches portent beaucoup sur l’empreinte du temps, notamment sur les objets : l’usure naturelle, l’altération au contact de la lumière. Des recherches souvent liées au Wabi Sabi (cet art japonais qui consiste à chercher, reconnaître et accepter la beauté dans l’imperfection des choses autour de nous, à accepter qu’elle soit incomplète et impermanente) et au Nagori (la trace, la présence, l’atmosphère d’une chose qui n’est plus). La couleur doit être une invitation à la contemplation, à la méditation. Elle exprime des sentiments nuancés, la fugacité du moment présent intimement liée à la lumière et à la perception de la vie. C’est peut-être une quête d’absolu.

Vous avez créé une couleur pour Farrow&Ball ?

Un brun gris foncé que j’ai appelé Peat (Tourbe). Une tonalité qui évoque la glaise ou les teintes grises de l’aube et du crépuscule, comme l’altération naturelle d’une teinte foncée présentant un aspect légèrement délavé et changeant.

Philippe Szczuka, Nature Silencieuse tilleul et grenade – Céramique Motoko Saigo

Vous vous inspirez beaucoup de tout ce qui vous entoure, d’un fruit qui sèche par exemple, ou bien d’un matériau trouvé par hasard, mais le travail des artistes est aussi très important pour vous ?

Oui, j’aime infiniment l’œuvre du peintre Giorgio Morandi, le travail photographique de Saul Leiter et de Cy twombly, ou le travail de céramistes, comme Ursula Morlay Price, Laurence Crespin et l’artiste japonaise Motoko Saigo.

Darren Almond, photographie, Exposition Photographier les Jardins de Monet, cinq regards contemporains

Et avec les particuliers comment travaillez-vous ?

Le coloriste est aussi un catalyseur d’émotions. Dans mon travail pour l’éditeur anglais Farrow & Ball, je suis attentif à la demande du client, j’analyse avec son aide les volumes et les proportions des pièces, les matériaux, et de manière plus suggestive, j’essaie de matérialiser le reflet d’une pensée ou les désirs conscients ou inconscients de mon interlocuteur. Je prends en compte l’intérêt du client par rapport au nuancier, sa volonté de travailler une palette de tons neutres, de demi-teintes ou de couleurs plus affirmées. Je constitue une palette en privilégiant la fluidité des couleurs ou l’enchaînement des teintes. J’évite les ruptures trop affirmées dans le cadre de la rénovation d’un appartement, je peux m’accorder plus de souplesse dans le cadre d’une maison, où la couleur peut être travaillée par plateau ou étage. Pour la couleur d’une pièce, je mets l’accent sur la surface majoritaire, celle des murs, puis je propose une déclinaison pour le plafond et les huisseries.

Philippe Szczuka, encres sur papier

Yves Gastou – Gladys Mougin – Frédéric de Luca

Design 80 : L’oeil des Galeristes

« Faire du design, ce n’est pas donner forme à un produit plus ou moins stupide pour une industrie plus ou moins luxueuse. Pour moi le design est une façon de débattre de la vie. » Ettore Sottsass

Les Années 80. La fin d’un rêve pour beaucoup, le début d’un autre pour certains. Le monde se fracture et tout va trop vite, certains chantent même déjà un petit air de fin du monde mais partout en Europe la scène artistique est foisonnante et en matière de design, c’est une révolution qui s’opère.

En Italie, Ettore Sottsass crée le groupe Memphis, un collectif de designers, fondateur du design post-industriel, déjà initié, peut-être, par Joe Colombo en 1969 avec son concept d’anti-design. Une nouvelle voie s’ouvre alors vers la mode, les arts décoratifs et tous les mouvements artistiques, engendrant un design éclectique, hybride, détonnant.

En Angleterre le design post-moderniste lui fait écho avec Ron Arad, Tom Dixon, Marc Newson, André Dubreuil, Mark Brazier Jones, Nick Jones … En France, Philippe Starck, Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti, Jacques Jarrige ou Eric Schmitt se positionnent plus en esthètes et prônent un design purement décoratif, qui n’hésite pas à s’inspirer du passé et qu’on appellera parfois « design de collection ».

Le point commun à tous ces designers ? Le refus absolu du modernisme fonctionnel des années 60 et 70 et de la production de masse. Eux prônent au contraire un retour à des créations en série limitée ou des pièces uniques, en empruntant les codes de l’art et de l’artisanat. Pour chacun, l’expérimentation est un mot d’ordre. Mélange des styles, des formes, des couleurs et des matériaux, le design des années 80 est résolument celui de tous les possibles.

Pour nous raconter cette aventure, Frédéric de Luca, Gladys Mougin et Yves Gastou, ceux qui ont été parmi les premiers à découvrir et à défendre cette génération bouillonnante.

Ettore Sottsass, Sideboard, 1981

Vous avez tous les trois participé à l’histoire du Design des Années 80, en découvrant et en défendant le travail de ceux qui l’ont créé. Racontez-nous comment cette aventure a débuté ?

Yves Gastou : Pour ma part j’ai commencé avec l’Art Nouveau, puis l’Art Déco. En 1980, je suis parti pour l’Italie et j’ai découvert l’œuvre de Gio Ponti, Carlo Molino ou Scarpa dont j’ai pu acheter des pièces majeures. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Ettore Sottsass. A mon avis, il était le plus éclatant, le plus révolutionnaire des designers de ces années-là, avec lui c’était une explosion de couleurs, de matériaux pauvres comme le Formica et une véritable réinterprétation de l’histoire du design européen. J’ai créé cette galerie et j’ai commencé à y exposer les grands maîtres en alternance avec de jeunes créateurs, comme Starck, Arad, Dixon ou Kuramata. Pour sa deuxième exposition, quand Sottsass est arrivé devant la galerie, il m’a dit : « Gastou, Paris est une ville noire et blanche, ta façade sera noire et blanche »  Et il l’a créée !

Gladys Mougin : J’ai rencontré André Dubreuil à Londres en 1985. Il récupérait des choses dans des déchèteries avec Tom Dixon pour créer des décors, pour le théâtre ou pour des fêtes. Ils formaient un groupe qui s’appelait les Creative Salvage avec Marc Newson, Mark Brazier Jones et Nick Jones. Mais ils n’étaient pas encore sûrs de vouloir ou de pouvoir créer des meubles. En fait ils s’amusaient ! Mais pour moi c’était Le moment, à Londres comme à Paris, où Frédéric de Luca venait de créer En Attendant les Barbares. J’ai d’abord été leur agent avant de créer la galerie. Puis j’ai voulu m’installer dans un quartier d’antiquaires pour cette raison, parce que les pièces de ces designers étaient à la fois uniques et réalisées pour durer dans l’histoire des arts décoratifs.

Frédéric de Luca : En Attendant les Barbares a été créée en 1983 et la galerie en 1984. A l’époque je travaillais dans la mode, je dessinais des tissus. Mais j’ai une nature très éclectique, j’aime explorer des univers différents, et s’il y a une chose que je possède, je crois, c’est un oeil pour découvrir les choses, dans de nombreux domaines. C’est ma passion. Mais le mot Design aujourd’hui est galvaudé. A cette époque, cela représentait avant tout le travail de gens qui dessinaient leurs créations, qui les réalisaient eux-mêmes ou les faisaient réaliser, mais surtout, refusaient tous une production de masse.

André Dubreuil, Ram Armchair, 1987

C’était un véritable pari alors, de choisir un design émergent, qui bouleversait tous les codes ?

Frédéric de Luca : Je ne voulais pas présenter des talents affirmés. Je voulais lancer de jeunes artistes, des gens que je découvrais. Quand je les ai connus, ils étaient tous créateurs, mais dans des domaines très divers, Mattia Bonetti faisait de la photo, travaillait la terre cuite, Patrick Retif créait des bijoux, Migeon & Migeon aussi … Mais ils avaient un point commun, ils souhaitaient créer des objets décoratifs ou des meubles. Je les ai aidés à passer ce cap. J’aimais sentir quand il y avait un talent, une personnalité derrière quelqu’un et qu’il fallait l’aider à émerger. A la galerie, parfois, des jeunes passaient me montrer leur travail. Il m’arrivait de présenter l’une de leurs pièces ou bien je les conseillais, je les guidais, c’était en quelque sorte un travail de direction artistique, plus qu’un travail de galeriste.

Yves Gastou : Pour moi le pari était plutôt de mélanger les styles et les époques. C’est un peu l’ADN de la galerie et c’est comme ça que je concevais ce métier : passer d’un mouvement ou d’un artiste à un autre, confronter le travail d’André Arbus ou de Jacques Quinet à celui de Joe Colombo ou de Ron Arad. Nous avons été les premiers à faire ça, même si aujourd’hui c’est courant.

Gladys Mougin : C’était avant tout du plaisir, pas du business, nous n’étions pas capables de faire n’importe quoi pour réussir. Aucun des artistes avec lesquels j’ai travaillé n’a jamais voulu être à la mode. Chacun d’eux travaillait lui-même, dans son atelier, aucun d’eux ne faisait fabriquer ses pièces. C’est un travail plein d’humilité. Je suis fascinée depuis toujours par le travail des mains et je pense que rien, jamais, ne pourra les remplacer.

Garouste et Bonetti, Lampe Mask, Edition En Attendant les Barbares

Quel œil portez-vous aujourd’hui sur ces années-là ?

Yves Gastou : Pour moi, Sottsass et les mouvements italiens sont sans doute à l’origine de l’engouement actuel pour le design. A chaque fois qu’il présentait ses nouvelles pièces en exclusivité à la galerie, il me demandait : « Mais comment fais-tu pour vendre tout ça ? ». Il avait cette simplicité, cette générosité incroyables. Mais le plus inouï c’était peut-être Shiro Kuramata, si humble, si poétique. Il passait le balai avant le vernissage mais faisait des dîners fabuleux avec toute la diaspora japonaise parisienne, Kenzo, Issey Miyake …

Gladys Mougin : C’était une merveilleuse aventure humaine avant tout. Beaucoup de ces designers sont devenus des stars, mais je continue de travailler avec certains, comme André Dubreuil. Parfois, je retourne chez des collectionneurs que je n’ai pas vu depuis longtemps, le décor a changé, mais je retrouve des pièces qu’ils ont acheté à la galerie aux tous débuts et je suis fière qu’elles aient défié les courants ou les modes. Je crois que dans un décor il suffit d’avoir une ou deux belles pièces, emblématiques, pour que l’ensemble soit réussi.

Frédéric de Luca : Des années de grande liberté, même si elles ont suivi le premier choc pétrolier qui, je trouve, a signé la fin d’une certaine insouciance. L’aventure a duré dix ans pour moi et elle continue pour tous ces designers qui ont une renommée internationale. De mon côté j’ai vraiment repris ma liberté, d’abord en créant des meubles, des pièces uniques bien-sûr, puis en me consacrant à nouveau au dessin, ma première passion, mon premier métier.

Tom Dixon, Bull Chair, 1986